Vol (6)

Vol (6)

Les pensées de Shari se bousculaient. Imela aurait dû la laisser parler à l’intendant ! Peut-être aurait-elle pu… Non, c’était injuste, Shari savait en son for intérieur qu’elle n’aurait probablement pas fait mieux que la capitaine, la conversation aurait probablement juste traîné en longueur. C’était sa jalousie qui parlait. La simple mention de la pierre du rêve était apparemment cause suffisante pour donner la mort chez les nains de l’ordre du Ginûfas.

Leur mort était quasi-certaine, à présent. Shari regarda Orin. Le jeune garçon affichait un air brave, mais elle savait qu’il devait trembler de peur, tout comme elle. La terreur n’était cependant pas la seule émotion que Shari ressentait. Il y avait en elle un sentiment de rage et de frustration qui dominait presque le reste. Ils touchaient au but, après tant de privation dans le froid et la neige ! Shari devait bien admettre que la quête d’Imela lui avait redonné un semblant d’espoir. Et se voir privée de cette petite étincelle lui était presque plus insupportable que de perdre la vie. La pierre du rêve était là, et ils fallait qu’ils l’obtiennent, coûte que coûte !

La voie diplomatique avait échoué, peut-être fallait-il tenter la force. C’était souvent le seul recours qui restait face au fanatisme. La foi des Nains était tout pour eux, et ils ne renonceraient jamais volontairement à leur trésor. Shari regarda Aridel. L’ex-mercenaire, dépossédé de son épée, semblait prêt à se battre… Cependant que pouvaient douze personnes contre une armée de nains gardant un labyrinthe souterrain. Et si… Shari décida de tenter le tout pour le tout. Elle s’arrêta et se mit à parler en Setini.

– Votre intendant n’a pas voulu nous écouter, mais nous ne sommes pas vos ennemis. Les écrits parlent du retour de Sorferûm. Il est là, à marcher avec nous. Vous ne pouvez pas rejeter le destin qui est le vôtre. Par la foi en leurs écritures, les moines du Ginûfas peuvent sauver le…

Le chef des gardes s’était approché de Shari, et lui asséna un coup à l’arrière des jambes à l’aide du manche de sa hache. La jeune femme s’écroula au sol, surprise.

– Tais-toi, impie ! ordonna-t’il. Ta bouche ne peux pas parler des écrits, tu n’es qu’une…

Le Nain s’interrompit en pleine phrase. Shari curieuse, se retourna pour voir ce qui l’avait arrêté. Il était par terre, inerte, un filet de sang coulant de sa tête. L’un de ses compagnons se tenait au dessus de lui, un marteau de guerre à la main. Le sauveur de Shari s’approcha d’elle et l’aida à se relever. La jeune femme se rendit alors compte que tous les autres membres du Ginûfas étaient hors de combat. Elle se tourna vers Aridel et Imela, mais ce n’était visiblement pas eux qui avaient agi. Le nain restant s’adressa alors à la jeune femme.

– Je suis Sachël, et je vous crois, dit-il. Les Anciens m’ont parlé par rêve et m’ont envoyé une vision de vous et du retour de Sorferûm le Sorcami. Ils m’ont dit que la prophétie ne serait accomplie que lorsque je vous aurait aidé à accomplir votre tâche, même si je devais pour cela affronter mes frères.

Il s’agenouilla devant Shari.

Je suis à votre service et à celui de vos compagnons. Je me battrai pour la volonté des Anciens.

Imela Aridel et Daethos s’étaient approchés de Shari, le regard interrogateur. La jeune femme leur répéta les paroles de Sachël et ils écarquillèrent les yeux.

– C’est incroyable, dit Imela. C’est comme si le destin voulait que nous réussissions. Mes visions sont peut-être…

La capitaine s’arrêta et ferma la bouche. Elle en avait visiblement dit bien plus que ce qu’elle souhaitait révéler. Shari n’oublierait cependant de sitôt ses paroles. Elle aussi avait donc des visions. Shari repensa malgré à ses rêves d’avant l’arrivée de l’Hiver Sans Fin. Elle savait d’expérience qu’il était très dangereux d’ignorer de tels signes.

– Que faisons nous ? demanda Aridel, soucieux de détourner l’attention.

– Prenez leurs armes, dit Imela en désignant les nains. Nous sommes ici pour récupérer la pierre du rêve, et c’est ce que nous allons faire, même si nous devons affronter une armée de Nains. Shari, pouvez-vous demander à notre nouvel ami de nous conduire à l’endroit où se trouve la pierre ?

Shari se tourna vers Sachël et lui posa la question.

– Je peux vous conduire à l’orbe des Anciens, dit-il, mais l’entrée est gardée.

– Combien de gardes ? demanda Aridel traduit par Shari.

– Une dizaine au maximum, répondit Sachël.

– Nous devrions pouvoir les neutraliser. Nous vous suivons, Sachël.

Le Nain se mit alors à les guider dans une course effrénée à travers les coursives de la ville souterraine. Ils devaient fréquemment s’arrêter afin d’éviter de croiser les congénères de Sachël, et repartaient ensuite à toute vitesse, comme si Erû lui même avait envoyé ses cerbères.

Ils finirent par arriver devant l’entrée d’une salle gardée, comme l’avait indiqué Sachël, par six nains lourdement armés.

– La salle des reliques, annonça Sachël. L’orbe se trouve à l’intérieur.

– Parfait dit Aridel. Il fit signe à Imela, Daethos et à trois des marins du Fléau des Mers. Nous allons nous occuper des gardes.

Sans attendre, il s’approchèrent des gardes. Brandissant les armes qu’ils avaient récupéré sur les compagnons de Sachël, ils se jetèrent alors sur les nains. Pris par surprise, les six gardes n’eurent pas le temps de réagir.

Aridel planta sa hache dans le cou de l’un tandis que Daethos en écrasait un autre contre le mur. Imela asséna pour sa part un coup de pied dans la tête du troisième Nain, et ses hommes, armés de marteaux, brisèrent les os des trois derniers dans des bruits de craquements affreux.

Les six corps inertes baignaient à présent dans une mare de sang grandissante.

Le spectacle était horrible, mais Sachël avait regardé ce massacre sans broncher. Il était toujours étonnant de constater comment un fanatique pouvait se retourner rapidement contre ses propres alliés, s’il considérait qu’il agissait pour la bonne cause.

Pour Shari, il s’agissait de meurtre pur et simple. Même si les Nains les avait condamné à mort, cela ne justifiait pas une telle boucherie. La pierre du rêve en valait-elle vraiment la peine ? Sachël s’approcha du garde qu’Aridel avait tué et s’empara d’un rectangle métallique qui pendait à sa ceinture.

La porte de la salle des reliques était faite d’un métal lisse, recouvert d’inscriptions que le temps avait partiellement effacées. Sachël plaça la carte métallique sur une encoche située à coté de l’entrée, et la porte coulissa toute seule. La magie des Anciens était encore à l’œuvre ici.

La salle des reliques était une grande pièce carrée sans fenêtres dont les murs étaient couverts de casiers recelant très probablement les plus précieux artéfacts que possédait l’ordre du Ginûfas. Sachël s’approcha de l’un de ces coffres et l’ouvrit, sortant un sac en toile grossière. Il en défit les nœuds, révélant une orbe d’un rouge éclatant, pas plus grande que la main.

– Voici l’orbe des Anciens, que nous appelons aussi Pierre du Rêve, annonça-t’il.