Vol (5)

Vol (5)

– Ces raids ne doivent pas rester impunis, général !

Djashim n’arrivait pas à déterminer si la colère du comte était feinte ou réelle. Il était difficile d’imaginer ce visage porcin exprimant de véritables émotions. Le jeune général avait du mal à conserver son impassibilité face à un homme qu’il méprisait.

Vous devez faire quelque chose, reprit-il. Les légions doivent restaurer l’ordre. Ces excursions rebelles menacent les lignes d’approvisionnement. Sûrement l’empereur…

– Ne présumez jamais de la volonté de l’empereur, messire comte, coupa Djashim exaspéré. Cela pourrait se révéler une erreur très dangereuse.

Djashim n’aurait pas dû proférer cette menace, mais le comte le mettait hors de lui. Il savait que si l’obèse était si inquiet, c’était parce qu’il avait peur que les vivres n’arrivent plus au palais pour organiser ses orgies. Si les lignes d’approvisionnement ne servaient qu’à cela, le jeune général aurait volontiers laissé le noble dans le besoin. Le nourriture servait cependant également à la garnison. Il était donc vital de garantir son approvisionnement, ou une mutinerie était certaine.

– Mes excuses, général, je me suis laissé emporter, se repentit le comte. Mais vous devez admettre que les rebelles deviennent de plus en plus entreprenants.

– Je suis d’accord, messire comte, expliqua Djashim d’un ton plus calme, mais en l’état actuel des choses, il m’est très difficile d’entrer en action. Les rebelles sont mêlés à la population de la ville. Je ne vais pas me mettre à exécuter des civils au hasard au nom de l’empire. Cela ne ferait qu’envenimer la situation. Il vaudrait mieux éviter de mettre la cité à feu et à sang. N’êtes-vous pas d’accord ?

– Si vous n’agissez pas, c’est ce qui risque de se produire de toute manière ! Les nomades du désert croient qu’ils peuvent faire la loi ici. Nous devons leur montrer qu’ils ont tort !

– C’est mon souhait le plus cher, mentit Djashim. Mais je vous le répète, pour cela nous devons savoir où ils se cachent. Ils sont peut-être déjà repartis dans le désert.

Le comte se leva péniblement de son siège, ce qui en soit constituait un exploit, pensa Djashim, et s’approcha du général. Il sentait la sueur et le rance, comme s’il ne s’était pas lavé depuis plusieurs jours.

– Je vais être honnête avec vous, général. Je dispose d’informations qui pourraient vous aider, mais dont je n’avais pas forcément fait part à votre prédécesseur.

Voilà qui devenait intéressant pensa Djashim.

– Que voulez-vous dire ? demanda-t’il. Toute information dont vous disposez doit être transmise à l’armée impériale. C’est votre devoir en tant qu’administrateur de cette cité !

– Le général Friwinsûn était beaucoup moins conciliant que vous. Et je pensais que mes baillis pouvaient régler l’affaire. Mais si les rebelles se mettent à attaquer les docks, la situation est plus grave que ce que je pensais.

– Expliquez-vous, messire comte ! Et tachez d’être convainquant. Cacher des informations pourrait très bien être considéré comme un acte de trahison.

Djashim lut la peur sur le visage du comte. Bien ! Cela lui apprendrait à être plus prudent.

– Je dispose d’un réseau d’agents dans la ville qui m’informe de diverses affaires pouvant concerner l’intérêt public. Ceux-ci m’ont rapporté il ya quelques temps que le bazar Nord est le théâtre d’activités criminelles. Comme vous le savez, les combats de gladiateurs sont à présent interdits en Sorûen. Il semblerait cependant qu’un arène illégale se soit organisée au centre du bazar Nord. Cela ne concerne pas vraiment l’armée, sauf quand cette arène se transforme en centre de recrutement pour les rebelles. Je vous suggèrerai de frapper là si vous souhaitez porter un coup à ces nomades…

Djashim resta silencieux un moment. Il y avait sûrement autre chose que le comte ne lui disait pas. Lui racontait-il la vérité ? Ou souhaitait-il simplement utiliser l’armée pour pacifier la ville ? S’il disait vrai, cependant, attaquer cette arène devenait une obligation pour Djashim. Il devait rendre des comptes à Oeklos, et frapper un centre de recrutement rebelle était une bonne façon de montrer à l’empereur que son général était au travail.

La contrepartie était bien sûr que cela représenterait un coup dur pour la rébellion, qui était en réalité son alliée dans la lutte contre Oeklos. Djashim n’avait pas revu Ayrîa depuis la nuit où il l’avait rencontrée, et il aurait bien voulu savoir ce que ses supérieurs avaient pensé de son histoire. Il fallait qu’il la contacte rapidement.

– J’espère que vous dites vrai messire comte. Cela pourrait effectivement être le point d’attaque que nous cherchions. Cependant, si vous m’avez menti, sachez que je serai sans pitié. Je ne tiens pas à embraser la ville pour assouvir vos rancunes personnelles. Et à l’avenir tachez de partager toutes vos informations avec moi !

– Oui général. Pour vous prouver ma bonne foi, je vais vous faire parvenir tous les documents que je possède sur cette arène. Mon réseau de renseignement est très fiable.

Une autre façon de dire que la corruption fonctionne dans les deux sens, pensa Djashim.

– Très bien. Transmettez tout cela à mes officiers. Nous réfléchirons ensuite à un plan d’action. En attendant, j’ai une faveur à vous demander.

Le visage du comte s’éclaira.

– Je suis au service de l’empire, dit-il, une pointe d’ironie dans la voix.

– J’aimerais beaucoup revoir la jeune femme qui a passé la nuit avec moi la dernière fois que j’étais ici. Pensez-vous que vous pourriez arranger cela ?

– Bien sûr, général, si vous êtes prêt à oublier le petit impair que j’ai commis en ne transmettant pas immédiatement mes informations à votre prédécesseur. Nous sommes alliés, après tout. Et laissez moi ajouter, vous avez des goûts très sûrs. Je vous enverrai la jeune fille à la forteresse ce soir.

Le comte tendit une main poisseuse que Djashim serra. S’inclinant en signe de remerciement, il quitta alors la salle de réunion du palais ou ils se trouvaient. Il avait besoin d’un bain.

***

La nuit venait de tomber lorsque l’on vint frapper à la porte des appartements de Djashim. Le sergent Norim laissa rentrer Ayrîa puis referma la porte.

La jeune femme était vêtue d’une simple robe légère qui laissait apparaître toutes ses formes. Djashim se sentit rougir en la voyant, et dût faire appel à tout son entraînement pour se concentrer sur sa mission. Il voulut parler, mais Ayrîa le devança.

– Nous n’avons pas beaucoup de temps dit-elle. Le comte veut que je sois revenue dans deux heures. J’ai beaucoup à vous dire. Mais avant tout : connaissez-vous un ex-mage nommé Taric ?

Taric ? Comment Ayrîa connaissait-elle ce nom ? Etait-il possible que … Djashim instinctivement décida de jouer cartes sur table.

– Oui, je connais Taric. Il faisait partie du réseau de résistance de Dafashûn, mais il a été capturé par l’Empire avant mon départ, et je pensais qu’il avait péri aux mains d’Oeklos.

Ayrîa sourit.

– Vous serez content d’apprendre qu’il est vivant, alors. Il est entré en contact avec nous, et prétend avoir été envoyé par une certaine Lanea pour assurer la liaison entre notre mouvement et le votre. Vous confirmez ses dires ?

Djashim comprit immédiatement ce qui s’était produit. Très bien joué de la part de Lanea : il avait encore beaucoup à apprendre. Elle avait éloigné Taric de Walron, tout en s’assurant de sa loyauté. Il acquiesça.

– Oui. Je n’étais pas au courant de tous les détails, mais si Taric est bien vivant, il est logique qu’il ait le rôle de liaison.

– Parfait, dit Lanea. Il nous a aussi confirmé votre histoire. Nous avons donc eu raison de vous faire confiance à tous les deux. A présent, pour quelle raison vouliez-vous me voir ? J’espère que vous n’avez pas les mêmes appétits que le comte, dit-elle sur le ton de la plaisanterie.

Djashim, soudainement confus, resta silencieux un instant. Il mit un moment à repousser les pensées qui lui avaient traversé l’esprit à cette dernière phrase. Il se ressaisit et expliqua alors à Ayrîa la teneur de sa conversation avec le comte. La jeune femme acquiesça sombrement.

– Chinîr à pris un grand risque en se montrant plusieurs fois en public pour recruter des hommes. Cela devait forcément finir par nous retomber dessus un jour où l’autre. Vous prenez un grand risque en me prévenant… Merci dit-elle d’un ton sincère. Si vous le pouvez, envoyez-nous votre plan d’action. Je vais informer Chînir, il saura quoi faire.

– Très bien, dit Djashim. Il s’approcha de la jeune femme et lui posa la main sur l’épaule. Faites attention, ajouta-t’il.

Leurs regards se croisèrent pendant un long moment, mais Djashim résista encore une fois à la tentation de l’embrasser. Pas encore. Ce n’était pas le moment. Ayrîa s’en alla, laissant le jeune général face à ses pensées.