Vol (4)

Vol (4)

Imela était sans voix. Elle contemplait le génie des Anciens alors que les Nains la guidaient, avec ses compagnons, à travers un dédale de couloirs et de passerelles. Ils passaient d’une tour à une autre, arpentant la cité souterraine qui semblait sans fin. Sur certains bâtiments, les murs étaient recouverts d’inscriptions runiques, pour la plupart presque indéchiffrables. Était-ce un système permettant aux habitants de ce labyrinthe de se repérer ? Les Nains semblaient être parfaitement à l’aise dans l’antique cité, parcourant ses galeries sans effort.

Malgré sa grande taille, la ville souterraine était très peu densément peuplée. Le groupe de prisonniers et leurs gardiens ne croisaient qu’assez rarement d’autres Nains, et tous les regardaient d’un œil suspicieux. Imela aperçut quelques femmes, des créatures étrangement gracieuses au regard de leur petite taille. La jeune capitaine ne vit cependant aucun marché ou lieu de rassemblement, auquel elle se serait attendu dans n’importe quelle autre cité.

Partout, une lumière rougeâtre baignait la caverne, la peignant de manière surréaliste. Ce n’était pas sans rappeler ses visions à Imela. Elle était pourtant parfaitement éveillée, et ce paradoxe lui faisait peur. Etait-ce un signe ? S’approchaient-ils de la pierre du rêve ? Allait-elle enfin trouver ce qu’elle cherchait ? La jeune femme se reprit. Il fallait qu’elle se concentre, pour trouver un moyen de sortir de la dangereuse situation dans laquelle ils étaient actuellement. C’était là sa priorité. Pour l’instant, cependant, il n’y avait rien à faire. Les Nains avaient toutes les cartes en mains.

La capitaine observa de nouveau les petits êtres. Ils avaient l’air très fermés, suivant une stricte discipline, presque militaire. Ils étaient visiblement guidés par une foi qu’ils ne remettaient pas en question, des zélotes qu’il serait très difficile de convaincre, même si Imela parlait leur langue. Peut-être que leur chef, cet intendant qu’avait mentionné Shari, se montrerait plus ouvert d’esprit ?

Elle dût interrompre ses pensées, car ils étaient arrivés devant une lourde porte à double battants. La porte était très richement décorée, recouverte de motifs représentant des batailles entre les hommes, les nains et les Sorcami. Elle avait visiblement été construite bien après la cité elle même, probablement par les nains eux-mêmes. Le style des Anciens était bien plus sobre que ce qu’elle avait sous les yeux. Le chef des gardes Nains frappa trois fois à la porte, et après un petit moment, les battants s’ouvrirent.

Deux gardes se tenaient là, et firent signe au petit groupe d’entrer. Ils étaient équipés de hallebardes presque trois fois plus grandes qu’eux, et leur air hargneux ne laissait pas de doute quant à leurs intentions. A la moindre incartade, les étrangers mourraient.

La salle où ils se trouvaient à présent était très grande. Trois des murs étaient en verre transparent, offrant une vue panoramique sur la cité souterraine. Ils étaient au sommet de l’une des tours, surplombant la caverne. Au centre de la pièce se tenait un bureau blanc monumental derrière lequel était assis un nain à la barbe si longue qu’elle touchait le sol. Le chef des gardes s’approcha de lui et s’inclina en signe de soumission. Il posa sa hache, et se mit à parler longuement. Il désigna plusieurs fois Daethos, et celui qui ne pouvait être que l’intendant regarda le Sorcami d’un air à la fois surpris et incrédule. Au bout d’un moment, il leva la main pour faire taire son subordonné, et se mit à parler en direction des prisonniers.

– Lequel d’entre-vous est le chef de ce groupe ?

Imela sourit intérieurement. Le Nain avait parlé en Dûeni. Son accent était très prononcé, mais la jeune capitaine allait enfin pouvoir reprendre les choses en main. Elle jeta un regard à Aridel. Techniquement, son statut de prince faisait de lui le plus à même de discuter avec l’intendant, mais il préférait visiblement rester en retrait. La jeune femme s’avança donc pour répondre, devançant Shari.

– Mon nom est Imela Beriladoter, capitaine du navire le Fléau des Mers. Je sollicite une audience auprès de vous, seigneur.

L’intendant la regarda d’un air condescendant.

– Votre titre ne représente rien ici, humaine. Seules vos actions et celles de vos ancêtres comptent. A votre nom et à votre accent, je vois que vous venez de l’empire de Dûen. Les sujets de l’Empire ne sont pas les bienvenus à Erarkin ils ne recherchent que le profit et nous ont toujours persécuté.

Le Nain marqua une pause, comme pour collecter ses idées. Son entrée en matière était assez peu encourageante. Imela se trouvait visiblement dans des eaux difficilement navigables. Elle dut s’admettre à elle même qu’elle avait besoin d’aide. Profitant du silence, elle se tourna vers Shari avant de parler.

– Ma compagne ici présente parle votre langue. Elle vient de Sûsenbal, bien au delà de l’Empire de Dûen. Puis-je lui demander de m’aider, seigneur ?

– Vous me prenez donc pour un imbécile ? Si vous cherchez à m’amadouer, vous en serez pour vos frais. Mais je me montrerai magnanime et juste. Elle peut s’approcher. La justice de l’ordre du Ginûfas se doit d’être impartiale.

Shari fit un pas en avant pour se placer à coté d’Imela. L’intendant les regarda toutes deux d’un air méprisant avant de parler.

Je suis Soürkel, intendant de la ville d’Erarkin. Je suis chargé par l’ordre de Ginûfas de veiller sur la cité et les trésors des Anciens, mais aussi de faire en sorte que les écrits soient connus et respectés. Ces textes sacrés sont millénaires, rédigés par nos ancêtres dans leur immense sagesse. En pénétrant dans des lieux qui vous sont interdits, vous les avez violés, et cela fait de vous des impies. Vous amenez cependant avec vous un homme-saurien, et les écritures mentionnent le retour de Sorferûm comme un événement majeur à ne pas rejeter.

Les gardes nains qui se trouvaient alors dans la pièce se mirent alors à murmurer. Ils semblaient tendus, et Imela crût distinguer le mots prophétie plusieurs fois. Soürkel les fit taire d’un regard.

Je pense cependant, continua-t’il, que votre présence est loin d’être une bénédiction. Vous autres, habitants de la surface, avez transformé le monde du dessus en désert de glace, et vous voulez très probablement envahir notre lieu de résidence, guidés par votre nouvel empereur. Mais sachez que nous ne vous laisserons pas profaner les trésors des Anciens.

Shari profita du répit que leur laissait l’intendant pour répondre.

– Ce n’est aucunement notre intention, seigneur intendant. Nous sommes en réalité opposés à l’empereur Oeklos, et nous recherchons un moyen de contrer son pouvoir. Comme vous, nous espérons que le monde retrouve un jour sa splendeur d’antan. Et pour cela, nous avons besoin de l’aide de l’ordre du Ginûfas.

Soürkel afficha une expression de surprise.

– Notre aide ? Mais pourquoi nous aiderions-vous, vous qui n’avez aucun respect pour le savoir des Anciens ? Vous qui nous avez persécutés pendant des décennies ? Nous ne sommes pas très enclins à vous assister. Et qu’attendriez-vous de nous, à part mourir pour vous ?

C’était au tour d’Imela de répondre.

– Nous recherchons une relique nommée la pierre du rêve, seigneur intendant. Nous avons des raisons de croire qu’elle est une des clés permettant de comprendre la source du pouvoir de l’empereur Oeklos. Est-elle en votre possession ?

Le visage de Soürkel afficha, en l’espace d’une seconde, une multitude d’émotions. Imela vit tour à tour passer la surprise, l’indignation puis la colère dans son regard. Il finit par se lever furieux.

– Blasphème ! cria-t’il. Vous osez mentionner devant moi le nom d’un de nos artefacts les plus sacrés ! Et vous avez l’arrogance de vouloir le voir ! Jamais, vous entendez, jamais, je ne laisserai des impies s’approcher d’un tel pouvoir. Vous n’êtes que des pillards, comme tous ceux qui se sont présentés ici avant vous. Vous périrez pour vos crimes !

Il fit un signe aux gardes, et ceux-ci entourèrent de nouveaux leurs prisonniers, leur intimant de quitter la pièce. L’audience était terminée, et le sort d’Imela et de ses compagnons était scellé.