Vol (2)

Vol (2)

Lorsqu’elle était ambassadrice en Niûsanif, Shari avait plusieurs fois rencontré des délégations de nains, et la vue des petits hommes ne lui était pas totalement étrangère. Cependant, ceux qui les entouraient à présent avaient un aspect très troublant. Ayant vécu sous terre toute leur vie, le teint blafard de leur peau leur donnait un aspect malsain, presque maladif, même sous la faible lueur de la caverne. Les barbes qu’ils portaient leur cachaient presque intégralement le visage, ne laissant apparaître que des yeux très clairs, à la pupille extrêmement dilatée. Leurs regards étaient inquiétants, pleins d’une méfiance non dissimulée.

Le nain qui se trouvait en tête s’approcha d’Imela et se mit à parler à la jeune femme d’une voix gutturale. Shari reconnut quelques mots de Setini, la langue du nord. Les nains en parlaient de toute évidence un dialecte qui avait évolué au cours de leurs années d’isolement. Au bout de quelques phrases, l’ex-ambassadrice put cependant en déchiffrer assez pour pouvoir converser, du moins le supposait-elle. Elle s’approcha d’Imela qui semblait perdue au milieu des paroles de son interlocuteur.

– Cet endroit est interdit à tous ceux qui n’ont pas prêté le serment de Ginûfas, disait-il. Vous avez enfreint la loi, et devez à présent passer devant la justice. Suivez-moi.

Shari s’interposa.

– Nous sommes venus sans aucune mauvaise intention, expliqua-t’elle, faisant appel à ses connaissances de Setini. Nous avons besoin de l’aide de votre peuple.

Imela jeta un regard interrogateur à Shari. Il était visible que la capitaine n’aimait pas se faire devancer. Ce n’était cependant pas le moment de flatter son ego. Shari lui intima d’un mouvement de la main de la laisser parler.

Pouvez-vous nous conduire à vos dirigeants ? demanda-t’elle.

Les nains la regardèrent, interloqués. C’était comme s’ils ne comprenaient pas ce qu’elle venait de dire. Avait-elle utilisé un mot incorrect. Elle maîtrisait assez correctement le Setini, mais le dialecte des nains en était peut-être plus éloigné qu’elle ne pensait. Elle répéta sa demande, articulant lentement. Le nain finit alors par répondre, l’air incrédule.

– Nous pouvons vous mener directement à l’intendant, mais c’est hautement irrégulier. La loi dit que vous devez passer devant le conseil du Ginûfas pour vos crimes.

Un autre nain s’approcha alors et se mit à parler à l’oreille de leur chef. Celui-ci reprit.

Il est cependant vrai que l’intendant à le pouvoir exceptionnel de vous accorder grâce. Mais ne comptez pas trop là dessus. Il ne regarde pas les étrangers d’un bon œil. C’est de la faute des hommes de la surface si le ciel s’est obscurci, menaçant la plus belle œuvre des Anciens, le monde lui-même. Vous ne serez pas reçus favorablement.

– Dites à votre intendant que nous sommes justement là pour trouver un moyen de lutter contre Oeklos, celui qui a provoqué ce cataclysme. Mais nous avons besoin de votre aide pour cela. Nous remettons humblement notre sort entre vos mains.

La jeune femme s’inclina en signe de respect, et fit signe à ses compagnons de faire de même. Les nains aperçurent alors Daethos qui était resté un peu en retrait jusque là.

– Ils ont un homme-reptile ! s’exclama un des nains.

– C’est vrai ! s’écria un autre. C’est la prophétie ! Le retour de Sorferûm !

– Oui, dit un troisième plus posément. Les saintes écritures ne mentent jamais. « Et lorsque le monde sera recouvert d’un manteau d’obscurité, un descendant des reptiles entrera dans les cavernes sacrées, et alors commencera la véritable épreuve. »

– Il suffit ! ordonna le chef des Nains. Nous ne sommes pas assez versés dans les écritures pour pouvoir les interpréter nous même ici. L’intendant saura quoi faire avec l’homme-reptile. Prenez les armes de ces étrangers.

Les nains se rapprochèrent alors et, pointant leurs lances sur les voyageurs, leur intimèrent de se débarrasser de leurs armes. Aridel semblait réticent à leur laisser son épée, mais Shari lui fit signe d’obéir. Il obtempéra et sa lame fut placée avec les autres dans un petit chariot qu’un nain tira derrière eux. Une fois le désarmement effectué, ils avancèrent dans le couloir, s’enfonçant profondément dans la montagne.

La lanterne d’Imela finit par s’éteindre, mais elle n’était plus nécessaire. Le couloir était à présent baigné de la lumière rouge de petites lampes situées au plafond.

– Quelle est cette diablerie ? lâcha un des hommes d’Imela, visiblement inquiet.

– C’est la magie des Anciens, répondit Aridel. Je l’ai déjà vu en Fisimhen. Ce ne sont pas les Nains qui ont construit ce tunnel.

– Silence ! ordonna le chef des Nains, exaspéré.

Aridel le regarda d’un air mauvais, mais ne dit plus rien. Ils avancèrent dans la galerie pendant plus d’une heure, avant que les nains ne les fassent s’arrêter.

– Étrangers, fit le chef des Nains en regardant Shari. Vous allez à présent contempler ce que peu de mortels ont eu le privilège de voir. Faites preuve de respect.

Shari traduisit pour ses compagnons, et ils reprirent leur route.

Ils se retrouvèrent face à un mur. Le chef des nains se rapprocha de la paroi et posa sa main sur l’un des cotés. Le mur se leva alors dans un grondement sourd, révélant une zone plus fortement éclairée. Les nains firent signe à leurs prisonniers d’avancer.

Shari resta abasourdie. La jeune femme n’en croyait pas ses yeux. Elle était face à une caverne d’une proportion gigantesque. On n’en apercevait pas le plafond tant elle était haute. Il y avait là plusieurs centaines de toises de roche creusée, au bas mot. Le plus impressionnant n’était cependant pas la caverne elle-même, mais ce qu’elle renfermait. C’était une ville, une cité comme Shari n’en avait jamais vue. Elle était constituée d’un nombre incalculable de hautes tours éclairées par la lumière rouge des Anciens. Les tours reliaient le sol de la caverne à son plafond, formant des colonnes assemblées géométriquement. Chacune de ces tours était reliée à ses voisines par une série de couloirs suspendus, formant un réseau complexe.

C’était fantastique. Shari avait déjà aperçu les capacités architecturales des Anciens lorsqu’elle était entrée dans la tour de la Vie avec Domiel, une éternité auparavant, mais jamais elle n’aurait pu imaginer se trouver face à de constructions aussi fabuleuses. Le passé du glorieux empire de Blûnen semblait avoir été préservé intact dans cet endroit.

– Contemplez, impies, dit alors le chef des nains d’un ton condescendant, la cité d’Erarkin, trésor sous la montagne, que l’ordre de Ginûfas a juré de protéger, comme toute ses sœurs.