Vol (1)

Vol (1)

De lourds coups frappés à la porte réveillèrent Djashim. Le jeune général, l’esprit encore embrumé, crut pendant un moment que c’était Ayrîa qui était de retour. La jeune femme était cependant partie depuis longtemps, et elle ne reviendrait probablement pas de si tôt. En tant qu’agent infiltré, elle se devait, tout comme lui de maintenir l’illusion de son rôle. Djashim ne pouvait cependant s’empêcher de ressentir un certain regret devant son absence. Si les circonstances avaient été différentes…

Il se frotta les yeux. Mieux valait ne pas s’attarder sur ces pensées. Les coups à la porte reprirent. S’extirpant des dernières brumes du sommeil, le jeune homme se leva et alla ouvrir pour se retrouver en face du sergent Norim. Le sous-officier, habituellement d’une placidité à toute épreuve, semblait agité. Quelque chose de grave avait dû se produire. L’ordonnance de Djashim ne se serait pas permis de le réveiller pour rien.

– Que se passe-t’il, sergent ? demanda le jeune homme, essayant de maintenir une apparence calme.

– Général, pardonnez mon intrusion, mais votre présence est requise, de toute urgence. Trois pelotons de la garnison de la forteresse ont essayé de déserter en masse pendant la nuit. Ils ont tenté d’emporter une partie des provisions avec eux, mais nous avons pu les rattraper in extrémis.

Djashim regarda son subordonné, incrédule. Une centaine d’hommes qui tentent de déserter ? C’était du jamais vu, même depuis la création du Nouvel Empire. Pourtant, en y réfléchissant, cela n’avait rien de surprenant. Les conditions dans lesquelles vivaient les légionnaires étaient exécrables. La perspective de retourner à leurs familles avec les provisions impériales avait dû leur paraitre très alléchante. Et il était maintenant de la responsabilité de Djashim de gérer cette affaire.

– Comment ont-ils été capturés ? demanda le jeune général.

– Général, le capitaine Shaylath, qui était de faction cette nuit, a constaté le vol des provisions peu de temps après le départ des déserteurs. Il a alors pris sur lui de réveiller les artilleurs de la batterie ouest, et après être monté sur les remparts, il annoncé avec le porte-voix que si les déserteurs ne revenaient pas, il ferait feu sur la ville. Ces derniers ne l’ont probablement pas cru, et il a mis sa menace à exécution.

Djashim resta abasourdi.

– Il a tiré au canon sur Samar ? Mais qui lui en a donné l’autorité ?

– C’est un ordre de votre prédécesseur, général. Toute tentative de désertion doit être traitée avec la plus grande sévérité, et les officiers ont carte blanche quant à leurs moyens d’action.

C’était incroyable. Il n’aurait pas fait mieux s’il avait voulu se mettre toute la population à dos.

– Et les déserteurs sont revenus ?

– Oui général, dit le sergent Norim en se raidissant. Il avait probablement détecté la colère qui transparaissait dans la voix de son supérieur. Ils ont été enfermés dans les geôles de la forteresse, dans l’attente de votre retour.

Djashim respira profondément, tentant de garder son calme tout en rassemblant ses pensées. Il n’avait rien entendu pendant la nuit. Le palais comtal était probablement trop loin de la forteresse. Malédiction ! Toute la ville allait le haïr encore plus, à présent. Et il ne pourrait pas dire que son subordonné avait agi seul : cela servirait juste à montrer qu’il n’avait aucun contrôle sur ses troupes.

– Merci sergent, finit-il par dire, d’une voix presque calme. Laissez moi le temps de m’habiller, et je vous accompagne à la forteresse.

***

La garnison était en pleine effervescence. Tout le monde était bien entendu déjà au courant de ce qui s’était passé pendant la nuit. Et tous attendaient de savoir quelle allait être la réaction de leur nouveau général. C’était la première épreuve qui attendait Djashim dans sa nouvelle affectation. L’esprit du jeune homme bouillonnait. Il ne s’était pas attendu à devoir gérer une telle crise moins d’une semaine après son arrivée. La première chose qu’il allait devoir faire était de décider de la punition à donner aux déserteurs. Allait-il se montrer aussi sévère que son prédécesseur ? La loi martiale était claire. Toute désertion était passible de mort. Djashim savait pourtant que sa conscience ne lui permettrait pas d’ordonner la mort de cent cinquante hommes dont le seul crime était de chercher à avoir une vie meilleure. Après ce qu’il avait fait subir à Samergo Trûfilsûn, il était assez peu enclin à appliquer la « justice » d’Oeklos à la lettre. Et c’était sans parler de l’impact qu’une telle exécution en masse pourrait avoir sur ses alliés potentiels de la résistance Sorûeni.

Djashim ne pouvait cependant pas se montrer trop clément non plus. Son autorité dépendait de la loi impériale, et s’il laissait ces déserteurs impunis, d’autres suivraient leur exemple. Il allait falloir trouver un équilibre.

Et bien sûr, il y avait aussi le cas du capitaine Shaylath. Ses actions avaient ramené les déserteurs, mais à quel prix ? Tirer au canon sur des civils ? C’était une erreur de jugement que Djashim ne pouvait tolérer. Djashim se tourna vers Norim.

– Je veux que tous les officiers, ainsi que trois représentants de chaque peloton, soient dans la cour centrale d’ici une heure. Vous y conduirez aussi les déserteurs et le capitaine Shaylath, ensemble. Ils doivent être entourés par les capitaines d’armes. Allez !

– A vos ordres, général !

Djashim se dirigea alors vers ses propres appartements. Après quelques ablutions, il enfila sa tenue de cérémonie, et passa sa plus belle épée à la ceinture. Il décida de conserver sa barbe naissante, espérant que cela renforcerait sa légitimité auprès de ses hommes. Ce qu’il s’apprêtait à faire était nécessaire, mais sa conscience se refusait à l’admettre.

Prenant sur lui, Djashim se rendit d’un pas affirmé dans la cour. Tout comme la veille, ses hommes étaient rassemblés, mais leur silence était pesant. Tous les yeux des légionnaires étaient rivés sur leur général. Pour la plupart d’entre eux, Djashim n’était qu’un enfant, et il n’avait le droit de les diriger que par ordre de l’Empereur. Il allait leur montrer ce qu’il en était réellement. Les déserteurs se trouvaient au centre de la cour, et le regard du jeune homme se porta sur eux. Il prit la parole d’une voix forte.

– Soldats de l’Empire ! Cette nuit, une partie d’entre vous a tenté de voler les biens et les provisions de la légion, et de s’enfuir avec. C’est un crime impardonnable. Nos propres frères d’armes on trahi notre confiance. Une armée dépend du fait que chaque homme peut compter sur ses compagnons au combat, et ce lien inaltérable a été rompu.

Djashim marque une pause, laissant le temps à ses paroles de faire leur effet.

Je suis cependant prêt à accorder à ces hommes une seconde chance, si vous l’acceptez également. L’empire sait se montrer magnanime. Les déserteurs recevront donc vingt coups de fouet chacun, et leur solde sera suspendue pendant un an. Cette sentence est applicable immédiatement.

Djashim se tourna alors vers Shaylath. C’était un homme au regard sombre, et son visage glabre esquissa un sourire mauvais. Il s’attendait probablement à recevoir les félicitations du général. Il allait en être quitte pour une surprise.

Quant à cet officier, le capitaine Shaylath, il a accompli plus que son devoir en capturant ces hommes. Cependant même si ses intentions étaient nobles, l’initiative qu’il a prise en tirant au canon sur la population civile va nous rendre à tous la vie plus difficile. Je me vois donc dans l’obligation de le punir également afin d’éviter qu’il ait à faire face à un tribunal civil qui lui demandera de répondre des morts causées. Il recevra cinq coups de fouet et trois mois sans solde. Capitaines d’armes, faites votre devoir !

L’étonnement outré qui s’afficha sur le visage de Shaylath alors qu’il était emporté vers les prisonniers remonta un peu le moral de Djashim. Il dut cependant se préparer mentalement à ce qui allait suivre.

Les bourreaux sortirent leurs chats à neuf queue et firent s’aligner les prisonniers. Dix par dix, ils furent attachés sur des poteaux en forme de croix, dos nu. Là les capitaines d’armes les frappèrent de leurs fouets. Djashim se força à rester, impassible, alors qu’ils recevaient leur sentence. Les hommes criaient et gémissaient de douleur, et les plaies ensanglantées qui apparaissaient sur leur dos étaient horribles à contempler. Djashim faisait appel à toute sa volonté pour ne pas détourner les yeux.

Cette exécution parut durer une éternité, mais au bout d’une heure, tout fut terminé et le dernier déserteur fut reconduit à sa geôle. Les soldats se dispersèrent alors et Djashim put retourner à ses appartements. Il s’allongea sur son lit et ferma les yeux, de noires pensées se bousculant dans sa tête.