Voiles (6)

Voiles (6)

La salle de guerre de l’Odyssée était située à l’arrière du navire, juste au dessus du gouvernail. C’était là que se regroupait l’état-major de la flotte d’Omirelhen, et Sûnir y avait passé le plus clair de la traversée. Une grande table sur laquelle était posée une carte de la zone de combat remplissait la pièce. Sur cette carte étaient posées de petites pièces de bois de différentes couleurs, représentant les forces en présence. Omasen et ses aides de camps (que l’on nommait parfois vice-amiraux) étaient en train de commenter avec animation la carte. Sûnir les interrompit dès son arrivée :

– Quelle est la situation, amiral ?

– D’après les signaux des vaisseaux de tête, nous sommes certains que les navires ennemis ont déjà formé leur ligne de bataille. Ils sont prêts à nous recevoir, mais nous avons l’avantage du vent, qui nous permet de manœuvrer à notre guise. La question est : comment allons-nous engager l’ennemi ?

– Avons-nous une estimation plus précise des forces en présence ?

– Nous avons pu dénombrer une quarantaine de navires dont la plupart semblent légèrement plus petits que les nôtres. Ceci nous donnerait théoriquement l’avantage numérique avec nos cinquante vaisseaux. Nous devons cependant nous méfier car nombre de nos bâtiments, une vingtaine au moins, ne sont guère plus que des transports à la capacité offensive limitée.

– Et que préconisez-vous, Lionel ?

– Pour moi, répondit l’amiral, nous devons pousser notre avantage au maximum. Si nous formons une ligne de bataille, nous risquons de subir de lourdes pertes, même en cas de victoire. Il me parait plus sensé d’adopter une formation en triangle, la pointe dirigée vers l’ennemi. Les bords du triangle seraient formés de nos navires les mieux équipés, comme l’Odyssée. Au centre, les transports de troupe seraient ainsi protégés du feux ennemi. Il nous suffirait alors de foncer vers l’ennemi en profitant du vent favorable pour briser sa ligne et semer la panique dans ses rangs, avec, normalement, des pertes minimes de notre côté. Nous pourrons alors l’encercler et le détruire.

Le prince réfléchit un moment en regardant la carte avant de répondre à son amiral.

– Un plan audacieux, amiral, mais je vais m’en remettre à vos années d’expérience de la flotte. Vous avez mon approbation pour le mettre en œuvre. Quant à moi, ma place est la haut.

Omasen regarda le prince avec surprise.

– Sur le pont supérieur ? Vous n’y pensez pas, altesse ! L’Odyssée risque de rapidement se retrouver sous le feu ennemi et vous seriez en danger, protesta l’amiral.

– Quel piètre général je ferais si je ne partageais pas le risque que prennent mes hommes. Cette décision n’est pas ouverte à discussion, amiral. Donnez les ordres aux navires de se mettre en formation, l’Odyssée en tête, et je mènerai Omirelhen au combat !

Ne laissant pas à son amiral le temps de répliquer, le prince Sûnir quitta la salle de guerre et remonta sur le pont supérieur.

***

Il n’y avait à présent plus aucun navire devant l’Odyssée, plus rien entre le bâtiment et la forme sombre des vaisseaux d’Oeklos qui se rapprochait dangereusement. Toute la flotte d’Omirelhen se trouvait derrière son vaisseau amiral, formant, comme l’avait voulu Lionel Omasen, un triangle aux bords mortels.

Le drapeau de la sirène flottait dans le vent, réchauffant comme il ne l’avait jamais fait le cœur de Sûnir. Le capitaine Losoram se tenait aux côtés du prince, observant l’ennemi à l’aide de sa longue vue.

– Nous devrions être à portée d’ici une dizaine de minutes, altesse, informa l’officier.

– Parfait, je vais m’adresser à vos hommes, si vous le permettez, capitaine.

– Je vous en prie, altesse.

Le prince se rapprocha alors du bord de la dunette, et, du haut de cette position privilégiée se mit à crier.

– Omirelins ! Je sais déjà qu’il n’y a parmi vous aucun lâche que la peur empêchera de faire son devoir. Aujourd’hui nous affrontons un ennemi comme nous n’en avons jamais connu. Un être dont la magie a conquis le cœur des Sorcami et le royaume de Fisimhen. Mais dans sa soif de pouvoir, le baron Oeklos a oublié une chose : la flotte d’Omirelhen !

Une série de vivats et d’applaudissement se fit entendre. Lorsqu’ils se furent calmés, le prince reprit.

– Jamais Omirelhen n’a connu la défaite en mer, et ce n’est pas aujourd’hui que nous allons commencer. Grâce à Erû, nous vaincrons encore une fois, et nous montrerons à Oeklos que jamais les mers de Sorcasard ne lui appartiendront. Qui est avec moi ?

Les vivats retentirent de nouveau, encore plus fort. Le prince enfila alors son casque doré orné du symbole de la sirène et sorti son épée de son fourreau, la levant vers le ciel. Il cria, dans un geste de défi :

– Sus à l’ennemi !

Ce cri sembla repris par tout l’équipage, et même le capitaine Losoram, qui avait également tiré son épée au clair, le proféra.

Les navires d’Oeklos étaient à présent parfaitement visibles, et on distinguait même leurs équipages s’affairant sur le pont. Alors que Sûnir observait ces bâtiments au pavillon noir orné d’un serpent, il vit le flanc du navire le plus proche, tourné en direction de l’avant de l’Odyssée, s’illuminer.

Quelqu’un cria : « Couchez-vous ! »

Tous s’exécutèrent, et à peine Sûnir eût-il atteint le sol qu’il entendit le violent sifflement de projectiles passant au dessus de lui. Certains vinrent s’encastrer dans le pont en une explosion de copeaux de bois, d’autres atteignirent les hommes les moins rapides, les fauchant au passage.

Le tout s’était déroulé en une fraction de seconde. Sûnir et le capitaine se relevèrent rapidement, constatant les dégâts. De nombreux cordages avaient été arrachés et le pont était abîmé, mais les mâts étaient intacts, et les pertes semblaient minimes.

L’Odyssée continuait à se rapprocher des navires ennemis, et arrivé à une centaines de toise du plus proche vaisseau, le capitaine ordonna :

– Paré à tirer !

Instantanément, les artilleurs se mirent à charger leurs canons de lourds boulets. Une fois prêt, le capitaine ordonna, relayé par ses lieutenants.

– Visez !

Les canons pointèrent tous en direction des navires ennemis les plus proches. Tous semblaient frémir, attendant le dernier ordre du capitaine :

– Feu !

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Ce fut comme si Erû lui-même avait décidé que le tonnerre devait frapper. Tous les canons s’illuminèrent d’un seul tenant, en un grondement assourdissant. L’Odyssée venait de faire preuve de sa puissance de feu, et l’épaisse fumée qui se dégagea de ses flancs était le témoin de ce terrible pouvoir.

Au loin, les premiers navires ennemis accusèrent le coup. Le plus proche avait perdu un mât et s’il s’apprêtait à riposter, il en fut pour ses frais.

Les vaisseaux d’Omirelhen situés derrière l’Odyssée avaient décidé eux aussi d’engager le combat, et leurs canons faisaient des ravages dans la ligne ennemie, qui commença à se briser, exactement comme l’avait prévu Lionel Omasen.

Bientôt, le triangle formé par la flotte d’Omirelhen se scinda en deux, débutant la manœuvre d’encerclement planifiée par l’amiral. La véritable bataille allait commencer…