Voiles (5)

Voiles (5)

Le palais royal de Setirelhen était la perle dont la ville d’Omirkin n’était que le brillant écrin. Plus de deux siècles auparavant, à l’époque où Setirelhen se nommait encore Omirelhen Nord, l’édifice avait été la résidence des Grand-Ducs, représentants suprêmes de l’autorité de l’empire de Dûen en Sorcasard.

Lorsque Setirelhen avait obtenu son indépendance, le palais était devenu le centre administratif du royaume, l’endroit où demeurait le roi. Il n’avait cependant rien perdu de sa splendeur, et, si ses toits de cuivre avaient verdi, l’éclat de ses tours blanches était toujours aussi éblouissant.

Domiel et Aridel n’eurent cependant pas le temps de visiter ses innombrables salles, dont on disait que la splendeur n’avait aucune rivale en Sorcasard. Ils furent conduits, comme les nombreux autres volontaires qui avaient choisi de prendre les armes, vers l’esplanade centrale, une enclave de marbre et de verdure surplombée par le dôme de la chambre du conseil, et entourée par de magnifiques allées dont les colonnades soulignaient la grandeur.

Une rangée d’officiers de l’armée royale attendait les nouveaux arrivants. Un par un ces derniers se voyaient remettre l’uniforme standard de Setirelhen, une simple tunique de couleur rouge surplombée d’une armure de cuir bouilli portant les armes de Setirelhen : la voile et l’ancre. Les hommes qui étaient venus avec leurs armes étaient autorisés à les garder, mais on procurait à tous une lance à la pointe aiguisée, symbole de l’infanterie setireline. Un officier inscrivait dans un registre les noms des volontaires, puis les hommes étaient regroupés dans trois zones séparées situées au fond de l’esplanade, attendant les ordres.

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Les volontaires étaient nombreux, bien plus que ce qu’aurait imaginé Aridel pour un pays qui ne tenait pas en grande estime l’autorité de son roi. Il fallut donc attendre un long moment avant que toutes les recrues aient été enregistrées. L’après midi était déjà bien avancé quand enfin un officier s’adressa aux nouveaux soldats de Setirelhen.

« Soldats ! Je suis le colonel Mesaris, commandant la garde royale. J’ai été chargé de vous informer de vos affectations. Vous avez été séparés en trois bataillons de sept cents hommes chacun. Le premier bataillon, à ma gauche, devra sous les ordres du capitaine Wikan, se rendre à Idershel. Le second bataillon, au centre, commandé par le capitaine Orelû, sera chargé de la défense d’Omerif. Et enfin le troisième bataillon, à ma droite, dirigé par le capitaine Omanir, protègera la ville de Thûliaer. D’autres bataillons mobilisés dans toutes les provinces du royaume vous rejoindront sûrement en cours de route. Je n’ai pas besoin de vous souligner l’urgence et l’importance de votre mission. Votre travail consiste à assurer la défense de Setirelhen alors que nos vaillantes armées se battent en Sortelhûn. Nous ne pouvons nous permettre aucun délai. Vous partez donc tout de suite. Ceux d’entre vous qui ont besoin de s’entraîner devront le faire en chemin. Allez, et qu’Erû vous garde. »

Court mais précis. Un vrai discours de militaire comme les appréciait Aridel. Le mercenaire et son compagnon se trouvaient dans le régiment de Thûliaer, et, ramassant leurs affaires, ils se préparèrent à partir.

***

Le voyage vers Thûliaer dura près de vingt jours. La route menant d’Omirkin vers cette ville située aux portes de la péninsule d’Orideta passait par toutes les cités de la marche. Aridel et Domiel durent donc passer par Idershel et Omerif avant d’arriver à leur destination.

Enfin, à l’aube du vingt-et-unième jour, ils aperçurent avec soulagement l’ombre des fortifications de la cité, se dessinant par dessus la masse sombre de la mer d’Omea.

Thûliaer était, en comparaison d’Omirkin, une petite ville, même si son activité portuaire avait autrefois été importante. Son intérêt était cependant plus stratégique qu’économique, car la ville commandait l’accès terrestre et maritime à la péninsule d’Orideta. Elle était donc un point de passage obligé pour toute armée souhaitant se rendre maître de Setirelhen, et, en temps normal, l’un des endroits les mieux défendus du royaume. Sa proximité avec Sortelhûn lui avait d’ailleurs parfois valu le nom de Sortelhûgat, la « porte de Sortelhûn », particulièrement lors des guerres d’indépendance.

Lorsque le régiment d’Aridel et Domiel arriva, cependant, la garnison de la ville était extrêmement réduite. Les recrues d’Omirkin n’eurent donc le droit à aucun temps de repos, et se mirent immédiatement au travail, pourvoyant les divers postes de défense de la ville.

Deux jours après leur arrivée, Aridel et Domiel commençaient déjà à s’installer dans une routine monotone. Domiel avait proposé ses services aux autorités en tant que médecin, et s’était vu confier la responsabilité d’une petite infirmerie. Il avait cependant peu à faire car les hommes de l’armée étaient jeunes et en bonne santé. Aridel, quant à lui, avait déjà fait démonstration de son habileté à l’épée, et son statut de vétéran de la bataille de l’Ikrin lui avait valu, comme à Sortelhûn, le grade de sergent. Il faisait donc des rondes régulières sur les remparts de la ville, mais l’ennui commençait à le guetter.

Jusqu’à ce que retentissent, ce jour-là, les cloches de la ville. L’appel mit immédiatement les sens d’Aridel en alerte. Il ne pouvait pas quitter son poste, mais il envoya l’un des jeunes soldats qu’il dirigeait aux nouvelles. Le jeune homme revint rapidement, et c’est essoufflé qu’il dit à son sergent :

« Les troupes des marquis sont tombées ! Elles ont été décimées alors qu’elle tentaient de franchir l’Ikrin. On ne sait même pas ce que sont devenus les marquis ! »

La nouvelle frappa Aridel de plein fouet. Il s’y était attendu, mais avait tout de même espéré vainement la victoire des troupes de Setirelhen. L’annonce de leur défaite ne pouvait signifier qu’une chose : il ne restait plus aucun rempart entre les armées du baron Oeklos et Thûliaer…