Voiles (4)

Voiles (4)

Le début de la traversée vers Sortelhûn parut très agréable à Shari. Elle avait le temps, en journée, d’en apprendre plus sur les royaumes de Sortelhûn et de Setirelhen, lisant avec avidité les livres et traités que lui avait confiés Redam Nidon avant son départ. Et le soir, elle appréciait particulièrement ses conversations avec le prince Sûnir, qui, au fur et à mesure que les journées passaient, devenaient de plus en plus intimes. Le prince souhaitait en savoir toujours plus sur le vie de la jeune femme, son enfance à Sûsenbal et sa vie à Niusanif.

Un soir, alors qu’ils étaient tous deux installés à la dunette arrière, à écouter le clapotis de l’eau, Sûnir demanda à Shari.

– Vous qui avez connu les représentants de nombreux pays, que pensez-vous de notre famille, la maison de Léotel ?

C’était une question étrange, mais le prince avait un peu bu, et Shari tenta d’y répondre le mieux qu’elle put.

– Je ne connais pas bien votre sœur, la princesse Delia, mais de ce que j’ai pu constater, votre père et vous êtes parmi les dirigeants les plus responsables que j’ai jamais connus. La plupart des sénateurs de Niûsanif ne vous arrivent pas à la cheville. Votre premier souci est pour votre peuple et vos hommes, et pas vous-même. C’est une qualité que je n’ai vu chez personne d’autre à ce niveau de pouvoir et…

Shari dut s’interrompre. A sa grande surprise, le prince Sûnir avait posé ses lèvres contre les siennes, dans un élan imprévisible. Il s’était aussitôt reculé, comme surpris de son audace.

– Excusez-moi… commença le prince.

Mais Shari, une fois le premier moment de stupeur passé, avait réalisé qu’elle désirait tout autant le prince que lui la désirait, et dans un mouvement aussi brusque que le sien, l’embrassa à son tour.

Le reste fut comme un rêve. Shari, elle ne savait comment, se retrouva nue dans la cabine de Sûnir, et, dans la couche du jeune prince, elle passa la nuit la plus agréable qu’elle avait connue depuis son départ de Sûsenbal. En s’endormant, elle se dit dans un soupir que parfois le malheur pouvait créer le bonheur…

***

Shari fut réveillée par un bruit de tambour. Et bientôt elle entendit le bruits de marteaux de menuisiers. Des matelots étaient en train d’enlever les panneaux de la cabine de Sûnir. Instantanément, elle se leva et passa une robe par dessus sa peau nue. Sûnir était déjà debout, et enfilait sa lourde ceinture, sur laquelle était accrochée son épée. A la grande surprise de Shari, l’amiral Omasen entra alors sans frapper dans la cabine. Il parut surpris d’y voir Shari, mais la présence de la jeune femme était apparemment le cadet de ses soucis.

– Bonjour votre altesse, dit-il, s’adressant à Sûnir. Les vaisseaux de tête ont repéré une flotte de navires se dirigeant vers nous. Ils dénombrent près de quarante navires, mais ils se peut que certains soient hors de vue. Tous nos bâtiments ont ordonné le branle-bas de combat.

– Oeklos ? demanda Sûnir.

– Très probablement, acquiesça l’amiral. Il est fort peu probable que les Sorteluns ou Setirelhen disposent d’une flotte de cette importance dans la mer d’Omea.

– Très bien amiral, laissez-moi deux minutes, et je vous rejoins dans la salle de guerre.

– Bien altesse.

Omasen s’en alla comme il était venu. Sûnir se tourna alors vers Shari.

– Voici venu le grand moment de notre première bataille Shari. J’aurais préféré qu’elle se déroule sur terre, mais la guerre est ainsi. Je pense que tu devrais …

– Ne me dis pas d’aller me terrer dans ma cabine, répondit la jeune femme. J’ose espérer que tu me connais mieux que cela à présent. Que puis je faire pour me rendre utile?

Sûnir regarda Shari avec une certaine fierté dans le regard et sourit.

– Je n’en attendais pas moins de toi. Je pense que le chirurgien de bord aura rapidement besoin d’aide si nous avons à combattre. Si tu te sens prête à lui prêter main-forte, je pense que cela nous sera utile.

– Très bien, amiral, dit Shari, rendant son sourire au jeune prince.

Sûnir planta un baiser sur les lèvres de la jeune femme avant de quitter à son tour la cabine, laissant Shari seule.

Partout des bruits de pas ébranlaient les ponts, et lorsque les menuisiers retirèrent les panneaux de la cabine de Sûnir, Shari vit que tout le monde se tenait déjà prêt au combat. Tous les matelots étaient à leur poste, trois autour de chaque canon, en attente des ordres de leur maître d’artillerie. Déjà, d’autres hommes apportaient les petits canons de poursuite qui avaient leur place à l’arrière du navire.

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Rapidement Shari quitta donc ce qui avait été la cabine de Sûnir pour se diriger vers les ponts inférieurs, où se trouvait l’infirmerie du navire.

Elle y trouva Grefil Fosûn, le chirurgien du bord, en train d’installer ses instruments après les avoir soigneusement cautérisé à la flamme d’une bougie.

– Maître chirurgien, dit la jeune femme, je suis venue, sur ordre du prince Sûnir, vous prêter mon concours.

L’homme la regarda d’un air étonné, mais, continuant toujours son travail de nettoyage, finit par dire :

– Dans ce cas, bienvenue à l’infirmerie, madame. Je vous préviens que ce que vous risquez de voir ici si nous combattons n’est pas pour les cœurs tendres. J’espère que la vue du sang ne vous rend pas malade.

– Non, mentit Shari (elle n’avait bien entendu jamais été dans une telle situation). Je vous aiderai du mieux que je peux.

– Parfait, dit le chirurgien. Pour le moment nous ne pouvons qu’attendre.

Shari s’assit donc sur un baril, sentant l’anxiété monter en elle alors que l’Odyssée continuait à se préparer au combat.