Voiles (3)

Voiles (3)

Il fallut cinq jours à Domiel et Aridel pour rejoindre Omirkin, capitale du royaume de Setirelhen. Domiel était un compagnon agréable, et son naturel jovial rendait le voyage bien plus supportable à Aridel que s’il avait été seul.

Ainsi, lorsqu’ils arrivèrent en vue des remparts d’Omirkin, l’humeur d’Aridel s’était considérablement améliorée, et il n’était pas aussi pessimiste qu’à l’habitude sur son avenir.

Omirkin avait été construite autour du fleuve que les Setirelins nommaient le Losurin, et qui était la voie d’eau la plus importante du pays. La cité, bâtie sur les ruines d’une antique ville Sorcami, avait été fondée pendant les heures de gloire de l’empire de Dûen, et il était clair que la volonté de ses architectes avait été de créer une copie de Dûenhin. Presque tous les bâtiments étaient faits de pierre blanche, et certaines colonnades étaient même faites en marbre, probablement importé d’Erûsard. La porte Est de la ville était même surmontée d’un arc de triomphe à la gloire de l’empire. Les inscriptions en avaient été effacées, probablement après que le royaume de Setirelhen eut obtenu son indépendance, mais l’influence impériale se faisait encore sentir sur Omirkin.

Contrairement à Telmar, la guerre semblait peu avoir affecté l’activité de la ville, bien au contraire. Les rues d’Omirkin étaient encombrées de passants, de chariots transportant leurs biens au marché de la ville, et de vendeurs à la sauvette essayant par tous les moyens d’écouler leurs marchandises douteuses.

Aridel et Domiel avaient du mal à circuler dans cette foule. Le contraste avec ce qu’ils avaient connu les semaines précédentes était saisissant. La vie à Omirkin continuait comme si de rien n’était. Etait-ce une démonstration de la bravoure de ses habitants, ou juste de l’inconscience ?

Aridel n’avait visité Omirkin qu’une seule fois auparavant, et Domiel ne connaissait absolument pas la ville. Ils entrèrent donc, faute de savoir où aller, dans la première auberge qu’ils trouvèrent.

L’endroit était bondé. Aridel dut jouer des coudes pour s’approcher du bar où se trouvait l’aubergiste, un homme à l’allure carrée et aux manières bourrues.

– Oui, qu’est-ce que ce sera ? demanda-t’il d’un air ennuyé.

– Mon compagnon et moi cherchons un endroit où dormir pour la nuit. Auriez-vous des chambres de libres ? demanda Aridel.

– Ouais, il m’en reste une avec deux plumards. Ce sera deux écus par nuit, payable d’avance.

Aridel déposa deux pièces sur le comptoir.Il soupesa sa bourse avant de la refermer. Le pécule que Domiel et lui avaient mis de côté commençait à s’amoindrir. Ils ne pourraient pas continuer à vivre longtemps sur leur solde de l’armée de Sortelhûn. Il allait rapidement falloir qu’ils trouvent du travail. Mais chaque chose en son temps. Les deux compagnons suivirent l’aubergiste qui les mena à leur chambre.

La pièce était petite, mais les lits avaient l’air propre, et c’était tout ce que demandait Aridel. Il y avait même une petite salle d’eau où les deux compagnons purent se laver, ainsi que leur linge. C’est donc parfaitement rafraîchis et de bonne humeur que le mercenaire et le mage redescendirent dans la salle commune, deux heures plus tard. L’endroit était toujours aussi plein, mais la plupart des clients se serraient autour d’une scène où un jeune homme exécutait des tours de passe-passe.

Aridel et Domiel s’assirent à une table non loin de la scène et commandèrent à manger. Le repas était simple : du pain, du jambon et un peu de fromage, mais tenait bien au corps, surtout arrosé de la fameuse bière d’Omirkin, réputée dans tout Sorcasard. Aridel se sentait détendu comme il ne l’avait plus été depuis longtemps, et il relégua ce soir-là ses pensées de guerre au second plan.

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Le jeune homme qui faisait la démonstration de ses talents de magicien quitta au bout d’un moment la scène. Il fut alors remplacé par un groupe de musiciens accompagnés d’une jeune fille. Les hommes se mirent à jouer un rythme entraînant tandis que la jeune fille, loin d’être vilaine à regarder, commençait une danse endiablée. Tout autour, nombre de clients s’étaient aussi mis à danser en tapant des pieds et en battant des mains. Aridel, que la bière avait rendu plus que joyeux, ne put s’empêcher de les rejoindre, et, pris dans la danse, oublia tout ce qui se trouvait autour de lui.

Ce n’est que tard dans la nuit que le mercenaire, aidé de Domiel, rejoignit sa chambre et se coucha, plongeant dans un sommeil sans rêves.

***

Le lendemain la dure réalité s’imposa de nouveau à Aridel. Le mercenaire fut en effet réveillé par le son clair et entêtant des cloches du beffroi d’Omirkin. Domiel était déjà debout, et observait à la fenêtre l’animation de la rue.

– Que se passe-t’il ? demanda Aridel en guise de salut.

– Je l’ignore, répondit le mage mais cela fait bien dix minutes que ces cloches sonnent à tout va. Tout le monde à l’air de se diriger vers le beffroi. Nous devrions peut-être y aller aussi.

– Oui, ce serait plus sage, dit Aridel. Donnez-moi juste un instant.

Dix minutes plus tard, les deux compagnons étaient dans la rue. Les cloches continuaient à sonner, et, se guidant à leur son, le mercenaire et le mage se dirigèrent vers le beffroi. Une foule immense était déjà rassemblée sur la place entourant la haute tour. Devant cette dernière se tenait un héraut, qui semblait attendre pour lire son message. Après dix minutes supplémentaires, les cloches se turent soudainement, et le héraut se mit à énoncer d’une voix claire.

– Oyez, oyez, citoyens d’Omirkin ! Par ordre de sa majesté, le roi Bleatel, huitième du nom, le royaume de Setirelhen est entré en guerre avec le royaume de Sortelhûn, tombé aux mains du baron Oeklos de Fisimhen.

Une clameur parcourut la foule, mais le héraut continua, imperturbable.

– Les vaillantes troupes des marquis de Thûliaer, d’Omerif et d’Idershel ont déjà pénétré en Sortelhûn, et, s’il plait à Erû, elles arrêteront l’avance du baron Oeklos, le repoussant jusqu’à l’Ikrin. Cependant dans le cas improbable où nos soldats viendraient à être vaincus, il appartient au roi d’assurer la protection de la marche de Setirelhen, privée de ses défenseurs. Sa majesté appelle donc tout homme sachant se battre à prendre les armes. Les volontaires devront se rendre au palais royal où leur seront remis armes et équipement. Ils devront ensuite rejoindre la marche selon les ordres qui leur auront été donnés. Le roi compte sur ses courageux sujets pour défendre Setirelhen. Il espère que vous serez nombreux à répondre à son appel.

Le héraut se tut, et sa voix fut remplacée par le brouhaha d’innombrables conversations. Aridel, quant à lui, ne dit pas un mot. Il regarda juste Domiel, et l’expression du mage lui confirma qu’il était arrivé à la même conclusion que lui. Ils partiraient pour la marche de Setirelhen. Silencieusement, tous deux se dirigèrent vers le palais royal de Setirelhen, prêts à repartir à la guerre.