Voiles (2)

Voiles (2)

Les cheveux de Shari volaient librement dans le vent. L’air avait une légère odeur iodée qui se mêlait au parfum du bois émanant du navire. Derrière la jeune femme, les claquements des voiles, les craquements des mâts et les cris de l’équipage se combinaient en une clameur qui faisait naître en Shari des sentiments qu’elle croyait avoir oublié.

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Venant d’un pays qui était essentiellement un archipel d’îles, l’ambassadrice de Sûsenbal avait dès sa plus tendre enfance été en contact avec le monde de la mer et les navires. Étant une femme, elle avait cependant dû attendre sa nomination en tant qu’ambassadrice avant de prendre place pour la première fois à bord de l’un d’eux, afin de rejoindre le continent de Sorcasard.

Shari se souvenait avec émotion de ce premier voyage, le frisson de l’aventure qui l’avait saisi lorsque le navire avait quitté le port, laissant derrière lui la côte de Sûsenbal, un simple trait noir à l’horizon. En regardant le littoral d’Omirelhen disparaître de la même manière, un émoi similaire avait envahi la jeune fille. Ce sentiment d’excitation mêlé de peur n’était pas désagréable, et même si Shari savait au fond d’elle même qu’elle risquait peut-être sa vie, elle se laissa un moment baigner dans cette plaisante sensation.

– Envoûtant, n’est-ce pas ?

La voix qui avait parlé était celle du prince Sûnir. Il avait rejoint Shari sur la dunette de l’Odyssée, le trois mâts, navire amiral de la flotte d’Omirelhen, qui devait les mener à Sortelhûn.

– Votre altesse. Shari s’inclina respectueusement devant le prince d’Omirelhen.

– Je vous en prie, dispensons-nous des politesses. Je n’ai jamais trop apprécié tout ce formalisme. Appelez moi donc Sûnir.

– Très bien Sûnir, répondit la jeune femme avec un sourire. Dans ce cas, je serai Shari pour vous.

– A la bonne heure !

Le prince retourna le sourire de Shari et vint s’installer à côté d’elle, les coudes posés sur le bastingage. Tous deux observèrent pendant un moment la flotte d’Omirelhen. Le nombre de navires qu’avait mobilisé le royaume de la Sirène était impressionnant, et même espacés comme ils l’étaient, leurs voiles formaient comme une marée blanche qui semblait défier le ciel. Une telle armada pouvait réaliser l’impossible, pensa Shari, subjuguée.

– J’ai parfois du mal à réaliser que je suis responsable de tous ces hommes et navires, dit soudainement Sûnir. J’y ai été préparé depuis ma plus tendre enfance, mais le fardeau est plus grand que ce que j’avais imaginé. J’espère que je saurai me montrer à la hauteur de la tâche qui m’attend.

– Je n’ai pas de doute à ce sujet, Sûnir, répondit Shari. Cela ne fait pas longtemps que je suis en Omirelhen, mais j’ai déjà pu me rendre compte que son peuple est d’un courage peu commun. Et avec un commandant tel que vous, ils naviguent vers la victoire.

– Vous êtes gentille Shari, mais je ne partage pas cet optimisme. Même en admettant que le bouclier que vous avez activé fonctionne, il ne protège qu’Omirelhen. Une fois que nous aurons débarqué à Sortelhûn, nous serons sans défense face à la magie d’Oeklos. Et la meilleure armée du monde ne peut rien face au pouvoir des Anciens. Il est heureux que vous soyez venue, car nous aurons peut-être à négocier avec nos ennemis, et la diplomatie, vous l’aurez peut-être constaté, n’est pas mon point fort.

– Si cela arrive, je suis sûre que ce sera après une brillante victoire d’Omirelhen.

– Peut-être bien, dit Sûnir songeur. Mais excusez-moi, je dois partir. L’amiral Omasen m’attend pour définir l’organisation de la flotte. J’ai beaucoup apprécié cette petite conversation, et si vous le souhaitez, nous pourrons la poursuivre ce soir à dîner. Car vous êtes bien sûr invitée à la table des officiers, si vous ne craignez pas la compagnie de mes hommes.

– Ce sera avec plaisir, Sûnir, répondit Shari.

– A ce soir, donc !

Le prince s’en alla comme il était venu, disparaissant par l’escalier qui menait à sa cabine. Shari n’avait pas voulu le montrer à Sûnir, mais elle partageait en son for intérieur les doutes du jeune prince. L’armée qu’ils allaient affronter était composée pour partie de redoutables guerriers Sorcami, appuyés par une arme dont les Omirelins ne savaient pratiquement rien. L’entreprise était risquée. Mais elle était nécessaire, pour éviter que la moitié de Sorcasard ne tombe aux mains d’Oeklos.

***

L’Odyssée, l’un des plus grands vaisseaux de lignes de la flotte d’Omirelhen, disposait de trois ponts. C’est sur le pont du milieu, à l’arrière du navire, que se situait la salle à manger des officiers supérieurs. Du moins était-ce une salle à manger lorsque le navire n’était pas en combat. Lorsque le branle-bas était annoncé, les menuisiers enlevaient en effet les panneaux de bois cloisonnant la salle pour permettre le passage des canons défendant l’arrière du navire.

La salle était bien éclairée, baignée dans la lumière qui traversait la baie vitrée se trouvant à l’arrière du navire. La table qui y avait été disposée était amplement garnie, remplie de victuailles digne de la table du roi. Rien n’était trop beau pour l’héritier de la couronne, pensa Shari.

Sûnir était bien entendu assis en bout de table. A côté de lui, assis l’un face de l’autre, se trouvaient Shari et l’amiral Omasen. Ensuite venait Melfas Losoram, capitaine de l’Odyssée, accompagné de ses lieutenants. L’Odyssée, disposant d’un équipage de près de quatre cents hommes, en comptait huit, dont deux étaient restés de quart. C’est donc neuf personnes qui se trouvaient autour de la table. Le regard de beaucoup de ces hommes était porté sur Shari. Elle était la seule femme à bord, et l’ambassadrice savait que son aspect était loin de laisser indifférente la gent masculine. Malgré cela, lorsque Sûnir, l’officier le plus haut gradé, donna le signal du repas, tous se concentrèrent sur leurs assiettes, impatients de goûter les mets qui leur étaient présentés.

Le début du repas fut calme, mais l’alcool délia vite les langues, et bientôt les discussions se firent plus animées. Chacun parlait de toutes sortes de choses, des techniques nautiques aux mérites des diverses provinces d’Omirelhen. Tous, cependant, semblaient éviter le sujet de la guerre et les épreuves qui les attendaient. Shari ne pouvait s’empêcher de noter la tension qui habitait certains de ces hommes. Leur jovialité apparente n’était probablement qu’un masque qui cachait la peur qui les habitait.

La nuit finit par tomber, et à la lueur des chandelles que les matelots responsables du service avaient allumées, les convives quittèrent progressivement la table. Bientôt Shari se retrouva seule avec le prince Sûnir.

– Que diriez-vous, Shari, d’une promenade nocturne ? Après ce copieux repas, j’ai besoin de me dégourdir les jambes. Et votre compagnie me serait infiniment plus agréable que la solitude.

Shari se rendit compte qu’elle avait espéré cette invitation pendant presque toute la soirée. Les bonnes manières du jeune prince et surtout le regard qu’il lui portait étaient loin de la laisser indifférente.

– Avec plaisir, Sûnir, répondit-elle donc avant de suivre le prince sur le pont supérieur du navire.