Voiles (1)

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Chapitre VI – Voiles

Aridel et Domiel avaient quitté très tôt l’auberge du Lion Impérial. Ils avaient passé une excellente nuit, bien meilleure que toutes celles qu’ils avaient connu depuis leur départ d’Ikrinbrûg. Les deux hommes ne pouvaient cependant pas rester en Sortelhûn, où leur liberté d’action risquait d’être rapidement limitée. Ils souhaitaient tout deux continuer à s’opposer à l’armée d’invasion, et avaient conclu que la meilleure façon de le faire était de proposer leurs services au royaume de Setirelhen, puisque Sortelhûn était vaincu.

setirelhen

Ils avaient donc, comme tous les fuyards de Telmar, passé la porte sud de la ville pour se retrouver sur la route d’Omirkin, capitale du royaume de Setirelhen. La frontière entre Sortelhûn et Setirelhen se trouvait à moins de deux lieues des portes de Telmar, et les deux compagnons pénétrèrent officiellement dans Setirelhen deux heures après leur départ.

Le nord du pays de Setirelhen était une contrée à la terre riche et grasse, alternant entre champs de céréales et petites forêts remplies de gibier. L’influence de la mer rendait le climat agréable, bien plus que dans les sèches plaines de Sortelhûn et Fisimhen. Le pays était divisé en comtés dont les seigneurs, disposant d’un haut degré d’indépendance, se disputaient régulièrement les frontières. Aridel et Domiel étaient cependant entrés dans le domaine royal, la partie de Setirelhen directement soumise à l’autorité du souverain. Ils ne risquaient donc pas de se retrouver au milieu d’une dispute territoriale entre nobliaux. Ces derniers n’osaient pas s’attaquer à la puissante Omirkin.

Ce soir-là, il s’arrêtèrent pour bivouaquer en bordure de la forêt de Losûbos, la plus grande du pays, où l’on disait que le roi Bleatel se plaisait à chasser. De nombreux réfugiés de Sortelhûn avaient dressé leur campement non loin des deux compagnons, et la lisière de la forêt s’illumina d’une multitude de feux de camp. Alors qu’Aridel mastiquait son pain de voyage accompagné d’un peu de viande séchée, il se décida à poser à son compagnon une question qui le taraudait depuis plusieurs jours.

– Je vais peut-être vous paraître indiscret, Domiel, mais je me demande toujours comment un mage tel que vous a fini en Sortelhûn. Si la moitié de ce qu’on raconte sur le royaume des mages est vrai, vivre en Sorcasard doit vous paraître terriblement barbare par rapport à Dafashûn.

Domiel, apparemment surpris par la question de son compagnon, mit un long moment avant de répondre. Son visage, bien qu’éclairé par la lumière dansante des flammes, semblait avoir pris une teinte sombre, comme s’il se remémorait quelque mauvais souvenir. Aridel n’était peut-être pas le seul à avoir un passé torturé… Domiel finit par parler.

– Disons que j’ai certaines raisons personnelles dont je ne préfère pas parler, pour le moment. J’ai comme vous mes petits secrets (le mage afficha un triste sourire). Je peux cependant vous dire que je suis loin d’être entièrement d’accord avec la politique de Dafashûn qui consiste à s’impliquer le moins possible dans les affaires des royaumes humains. Même si les mages n’ont pas à alimenter les conflits d’Erûsard et de Sorcasard, je considère qu’il est de notre devoir de porter le savoir des Anciens partout où il est nécessaire. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai rejoint l’armée de Sortelhûn en tant que médecin et chirurgien. Je savais que mes connaissances permettraient de sauver des vies. Et même si j’ai parfois la nostalgie de Dafashûn, je pense à tout ce que j’ai accompli depuis mon départ, et je me dis que ma présence ici est loin d’être vaine.

– Pensez-vous que les mages interviendront contre Oeklos ? Ses attaques font clairement appel à la sorcellerie. N’auraient-ils pas dû réagir ?

– Je ne peux pas prétendre comprendre les motivations du conseil royal de Dafashûn. Les mages auraient effectivement dû intervenir. Mais peut-être cherchent ils à en savoir plus sur l’arme d’Oeklos… Où peut-être considèrent-ils que c’est une guerre que les hommes de Sorcasard doivent gérer eux-mêmes. Il est aussi possible qu’ils ne sachent pas comment réagir face à cette menace, et restent passifs par couardise… Je ne sais pas.

Ces paroles n’étaient guère rassurantes, surtout venant de la part d’un mage. Depuis son enfance, Aridel avait appris à considérer les hommes de Dafashûn comme omniscients. L’aveu de l’un d’entre eux qu’ils pouvaient connaître la peur était terrifiant.

– Mais vous-même, n’avez vous pas une idée de ce que peut être l’arme qu’utilise Oeklos ?

– Une idée, peut-être, mais rien de précis. Je suis un agoblûnen, un mage guérisseur, et pas un spécialiste des armes. Je ne peux pas vous en dire beaucoup plus que ce que vous avez vu, à part peut-être que je suis certain que cette arme a été conçue par les Anciens. Ce n’est pas Oeklos qui l’a construite. Et, si ça peut vous rassurer, toutes les armes des Anciens ont leur parade, et celle-ci ne fait sûrement pas exception. Il suffit juste de trouver cette parade.

Une lueur d’espoir peut-être ? Aridel savait qu’ils ne pourraient pas fuir éternellement. Si Oeklos décidait d’attaquer Setirelhen, ils seraient obligés de partir, mais où aller ? D’une manière où d’une autre Aridel devrait bien s’arrêter quelque part. Devrait-il se soumettre à l’autorité de l’envahisseur ? Ou aurait-il le courage de mourir au combat, et de mettre fin à sa souffrance ? Aridel s’allongea, et c’est sur cette sombre pensée qu’il ferma les yeux et s’endormit.