Vent (4)

Vent (4)

Il fallut presque deux semaines à la flotte d’Omirelhen pour réparer ses navires et répartir de nouveau ses effectifs. Deux semaines interminables pendant lesquelles l’armada n’avançait pas, comme fixée au milieu de la mer d’Omea.

Shari avait passé les deux premiers jours après la bataille enfermée dans sa cabine, en état de choc. Le troisième jour, cependant, elle avait réussi à sortir de sa prostration, retrouvant petit à petit goût à la vie. Les attentions de Sûnir qui avait été aux petits soins pour la jeune femme, l’avaient beaucoup aidée. Même si les images sanglantes du combat la hantaient toujours, et la hanteraient probablement toute sa vie, elle se sentait capable de fonctionner à nouveau, et de jouer son rôle d’ambassadrice. Elle demanda donc à voir le capitaine Khenoek, qui avait été leur ennemi, et se trouvait maintenant enfermé sous bonne garde dans les cales de l’Odyssée.

– Tu es sûre Shari ? demanda Sûnir, lorsqu’elle lui en fit la requête.

La jeune femme avait retrouvé sa verve habituelle, et voulait prouver qu’elle n’était pas juste une demoiselle en détresse dont il fallait prendre soin.

– Oui, Sûnir. J’en suis sûre. C’est pour cela que je suis ici. Je suis une ambassadrice, une diplomate. Ma fonction est de communiquer avec des représentants d’autres nations. C’est là qu’est ma place, et ce n’est pas sujet à discussion, votre Altesse.

Shari avait volontairement utilisé cette dernière formule pour bien montrer au prince qu’elle agissait maintenant de manière officielle, et pas uniquement comme sa maîtresse.

– Très bien, excellence, répondit le prince avec un léger sourire. Gardes ! Conduisez son excellence auprès du prisonnier.

Deux matelots guidèrent Shari jusqu’à la cale de l’Odyssée. L’endroit était humide et empestait la moisissure et les déjections de rats. Les prisonniers étaient assis au fond de la cale, leurs pieds attaché à une barre de métal à l’aide de chaînes, les empêchant ainsi de se mouvoir. Shari n’appréciait pas beaucoup ces pratiques barbares, mais l’amiral Omasen avait été très ferme sur ce point, et la jene femme n’avait pas osé insister.

Le capitaine du Triomphe du Serpent était clairement un homme brisé. Son regard était fuyant et son torse laissait apparître les marques des blessures qui avaient dû lui être infligées par les geôliers. Shari s’approcha de lui et dit de sa plus douce voix :

– Capitaine Khenoek, je me nomme Shasri’a, et je suis la représentante de l’Empereur de Sûsenbal à Omirelhen. Je souhaiterai vous parler. Etiez-vous le commandant de l’armada du baron Oeklos ?

Le capitaine leva son regard vers son interlocutrice. Péniblement, il articula :

– Oui.

– Très bien, dit Shasri’a. Pouvez-vous parler au nom du baron ? Quelles sont ses intentions ? Pourquoi a-t’il envahi Fisimhen ? Peut-être pourrions nous négocier un traité de paix à l’avantage des deux parties ?

Le capitaine déchu eut un petit rire désagréable.

– Ma petite dame, je doute fort que les Omirelins aient envie de paix après ce qui vient de se produire. Et dans tous les cas je sais que notre maitre Oeklos, dans sa grandeur, ne cédera jamais ! Le monde est sien, et il le sait. Ce n’est pas cette misérable défaite qui le fera reculer. Sa puissance est incommensurable. Même les puissants mages, terrés dans leur forteresse de Dafashûn, le craignent. Il commande les Sorcami, et il conquerra Omirelhen, tout comme il a écrasé Fisimhen et Sortelhûn. Vous verrez ! Soumettez-vous à son autorité tant qu’il en est encore temps. Je me suis rendu à vous car je sais parfaitement que tôt ou tard, maître Oeklos exercera sa vengeance, et nous serons libres à nouveau.

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Shari réalisa alors qu’il n’y aurait rien à tirer de plus de ce fanatique. Elle avait cependant appris une information capitale : Sortelhûn était tombé aux mains d’Oeklos. Il fallait absolument qu’elle en informe Sûnir. Elle se précipita vers la Salle de Guerre, où elle savait qu’elle trouverait le prince.

Lorsqu’elle entra, tous les officiers levèrent les yeux sur elle avec le même mouvement de surprise. Passé le premier instant de stupeur, l’amiral Omasen fut le premier à parler. Son visage était sévère.

– Excellence, vous n’avez rien à faire ici. L’accès à la salle de guerre est interdit aux étrangers, et à plus forte raison aux femmes. Nous avons à discuter d’affaire militaire qui ne vous concernent pas.

Les yeux de Shari soulignèrent l’étonnement de la jeune femme. Elle ne s’était pas attendue à un accueil aussi froid. Mais avant même qu’elle n’ait pu parler, Sûnir, présent au fond de la salle, vint à son secours.

– Allons, amiral, ne soyez pas si rigide. Je suis sûr que son excellence ne serait pas venue ici sans une très bonne raison. Ecoutons ce qu’elle a à dire avant de la flanquer à la porte, voulez-vous ?

Le visage de l’amiral s’empourpra, mais il ne dit rien. Shari profita de ce bref instant de silence pour parler.

– J’ai une information de la plus haute importance ! D’après le capitaine du Triomphe du Serpent, Sortelhûn serait déjà tombé aux mains d’Oeklos.

Tous les officiers se regardèrent, l’air soupçonneux. Omasen, la voix empreinte d’une colère non dissimulée, dit :

– Et pourquoi vous aurait-il révélé ceci ? Nous avons déjà interrogé cet homme et il ne nous a rien dit de semblable. Il vous a tout simplement bernée, excellence.

Le dernier mot avait été dit avec un tel mépris qu’on aurait dit une insulte. Shari ne se laissa cependant pas démonter. Elle était diplomate depuis trop longtemps pour ne pas savoir comment réagir à une telle hostilité.

– Je ne crois pas, amiral, répondit la jeune femme avec aplomb. Comme vous, il m’a sous-estimée pour la simple raison que j’étais une femme, et il s’est laissé aller à parler plus qu’il ne l’aurait dû. En voulant souligner la puissance de son maître, il a mentionnée ses conquêtes militaires.

Le visage de l’amiral devint encore plus rouge.

– Cela me parait bien douteux et…

– Il suffit, Lionel, le coupa alors Sûnir. Si Sha… son excellence nous rapporte qu’elle a découvert qu’Oeklos possède Sortelhûn, je la crois. Il va nous falloir accorder notre plan en conséquence. Et pas de discussion, je vous prie. Le jeune prince se tourna alors vers Shari. Merci de nous avoir fourni ce renseignement, excellence. A présent je crois qu’il serait préférable que vous vous retiriez avant que notre amiral fasse une crise d’apoplexie.

Shari s’inclina.

– Oui, votre altesse.

L’ambassadrice de Sûsenbal partit alors, la tête haute. Elle apprit bien plus tard par Sûnir que, sur la base de ses informations, la flotte avait décidé de se détourner vers Omirelhen pour éviter tout contact prématuré avec l’ennemi. Ils devaient a présent remonter la côte de Setirelhen petit à petit afin de déterminer quels territoires étaient sous la coupe d’Oeklos, et d’agir en conséquence. Ce détour allait leur coûter un temps précieux, mais la prudence le dictait, surtout avec une flotte en réparation. Ainsi, lorsque l’armada recommença à se déplacer, quinze jours après la bataille de la mer d’Omea, elle prit le cap à l’ouest, et non pas au nord, comme initialement prévu.