Vent (3)

Vent (3)

La garde des remparts avait été renforcée, les quarts se succédant aux quarts, ne laissant à Aridel que peu de temps de repos. Il n’avait pas revu Domiel depuis l’annonce de la défaite de Setirelhen à la seconde bataille de l’Ikrin, et ses responsabilités l’empêchaient désormais de voir le mage.

Les hommes étaient nerveux, et la tension se lisait sur chaque visage. La question qui hantait tous les soldats était de savoir quelles villes de la marche constitueraient la prochaine cible de l’armée du baron Oeklos. Thûliaer était la plus méridionale des marches de Setirelhen et donc, normalement, la moins exposée. Son accès maritime la prédisposait cependant à un assaut naval, et pour autant que sache Aridel, la mer d’Omea était devenu le domaine d’Oeklos. Le mercenaire espérait donc que la façade portuaire de Thûliaer était aussi bien défendue que sa porte nord.

Le capitaine Omanir, en charge du bataillon d’Aridel, semblait très compétent, contrairement à la plupart des officiers que le mercenaire avait connus. Il tenait Aridel en haute estime, surtout depuis qu’il avait appris que son sergent était un survivant de la bataille de l’Ikrin. Souvent, lorsque l’officier faisait sa ronde, il venait demander son avis à Aridel sur la meilleure marche à suivre pour la défense de Thûliaer.

Trois jours après l’annonce de la défaite de Setirelhen, le capitaine fit à Aridel une proposition qui le surprit :

– Sergent, que diriez vous de devenir mon premier lieutenant ? Les officiers que j’ai sous mes ordres sont des incapables qui ont obtenu leur commission à l’aide de leur titre de noblesse. Ils n’y connaissent pas plus à la guerre que ma grand-mère. J’ai besoin d’hommes compétents pour me seconder, et je pense que vous faites parfaitement l’affaire. Je peux vous obtenir une commission temporaire, que nous officialiserons dès que possible. Qu’en pensez-vous ?

Aridel ne cacha pas son étonnement.

– C’est trop d’honneur, mon capitaine. Je ne suis qu’un simple soldat, et je ne connais rien au commandement. Je ferais probablement un piètre officier.

– Balivernes, sergent ! J’ai dans l’idée que vous avez une expérience du commandement bien plus grande que ce que vous voulez me faire croire. En tout cas je sais que vous n’êtes pas homme à flancher dans l’action : ça me suffit amplement pour faire de vous un officier. Avec des hommes tels que vous aux commandes, notre bataillon a de bien meilleures chances de s’en sortir.

Aridel hésitait. Il aurait préféré rester discret, mais, d’un certain côté, il aspirait depuis longtemps à prouver sa valeur en tant que chef d’un peloton. Et en son for intérieur, il savait que le capitaine avait raison : il était probablement meilleur tacticien que les nobliaux qui étaient responsables du bataillon. Pour le meilleur ou pour le pire, il finit par prendre sa décision.

– Très bien, mon capitaine. Je suis votre homme.

– Excellent, lieutenant, répondit Omanir avec un sourire entendu. Vous passerez dès cet après-midi chercher votre nouvel uniforme, et je vous attends ensuite dans ma salle d’état-major où nous devrons discuter plus en détail de la défense de Thûliaer.

– A vos ordres, mon capitaine, répondit le désormais lieutenant Aridel.

La salle d’état-major de Thûliaer avait été installé dans l’ancienne capitainerie du port. C’était un batiment d’allure quelconque, mais dont les murs robustes avaient été clairement conçus pour résister aux feux des canons. Sa cour intérieure était vaste et servait de caserne à plusieurs pelotons. La salle elle même était couverte de cartes de la ville, où était dessinée la position des différents unités. La plupart se trouvaient sur les remparts, étalés pour préparer une défense exhaustive de Thûliaer. Le capitaine contemplait ces positions d’un air songeur, et ne prêta qu’un œil distrait à Aridel lorsque celui-ci entra.

7-2 Part 2 James E Kelly engraving

– Ah, lieutenant, bienvenue. Vous tombez bien. Je me pose de nombreuses questions quant à la meilleure défense à adopter si un bataillon de Sorcami menace la ville. J’aimerais savoir, vous qui l’avez réellement vue, quelle est la part d’exagération et quel est le vrai dans ce qu’on raconte sur la magie d’Oeklos ? Est-il vraiment capable de détruire de puissantes fortifications d’un simple rayon de lumière ?

– Hélas mon capitaine, j’ai bien peur que oui. Cette arme est réellement terrifiante. Elle a détruit les portes de Fisimkin en un rien de temps, et mis le feu à près d’un quart de la ville. Sur les rives de l’Ikrin, elle a réussi à détruire toute la batterie d’artillerie de Sortelhûn en une seule attaque. Ne commettez pas l’erreur de sous-estimer la puissance de notre ennemi.

– Voilà qui n’est guère rassurant : je sais que vous n’êtes pas homme à exagérer. Mais si vous dites vrai, c’est comme si les murs de Thûliaer étaient inexistants. Il ne sert à rien de défendre quelque chose que l’ennemi peut détruire sans risquer ses hommes. Je ne sais que faire.

– Si vous me permettez, mon capitaine, j’aurais bien une idée, dit alors Aridel, qui avait longuement mûri son plan.

– Je vous en prie lieutenant, toutes les suggestions sont les bienvenues.

– L’arme magique du baron est puissante, ma sa précision est limitée. Elle ne pourra pas facilement détruire de petites cibles mobiles. Peut-être pourrions nous abandonner la défense du mur, en laissant même les portes de la ville ouverte, comme si nous allions nous rendre. Et alors que nos ennemis pénétreraient dans la ville, certains de la victoire, nos unités, cachées dans les bâtiments de Thûliaer, leur tomberaient dessus en embuscade. Elles pourraient ainsi se déplacer de maison en maison, interdisant à Oeklos de se servir de son arme.

Le capitaine observa son subordonné d’un air songeur.

– C’est un pari risqué, lieutenant. Mais l’idée me plaît. Je vous charge d’en écrire les détails noir sur blanc. Amenez-moi ça dans la soirée, et nous verrons si c’est réalisable, et dans quelles conditions.

– A vos ordres, mon capitaine.

Aridel se retira alors, satisfait de savoir que son commandant n’avait pas rejeté d’emblée ce qui lui paraissait être la seule option de défense viable.