Vent (2)

Vent (2)

La manœuvre d’encerclement voulue par l’amiral Omasen avait fonctionné. Mais le plus dur restait à faire. Les navires d’Oeklos étaient isolés et cernés, mais ils ne se rendraient pas sans résistance. Et c’était là que le courage de chacun allait compter.

Les canons crachaient leurs boulets sans s’arrêter, d’un côté comme de l’autre. Le sifflement des projectiles était devenu presque continu, les pertes qu’ils infligeaient terribles. Pas assez, cependant, pour faire reculer le capitaine Losoram, dont Sûnir admirait le calme et la détermination. Le capitaine agissait avec l’expérience que seules des années de combat naval pouvaient donner à un homme.

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« La barre à droite toute ! » ordonna-t’il au navigateur. « Nous allons éperonner ce navire qui nous nargue ! Préparez les grappins ! » lança le capitaine à ses lieutenants présents sur le pont.

Éperonner le navire ? C’était un stratagème audacieux et risqué, pensa Sûnir. Mais la marine d’Omirelhen en avait fait sa spécialité, et les inexpérimentés marins de Fisimhen, ne s’y attendraient clairement pas.

Le flanc du bâtiment ennemi se rapprochait peu à peu de la proue de l’Odyssée. Sûnir pouvait distinguer les traits des matelots de Fisimhen, visiblement horrifiés par ce qui arrivait sur eux.

« Préparez-vous pour le choc ! » ordonna le capitaine Losoram.

Sûnir s’agrippa au bastingage, prêt à tout. Au moment de l’impact, il sentit le bois vibrer sous ses mains et ses pieds, et dût appliquer toute sa force pour ne pas tomber.

« Lancez les grappins ! » cria le capitaine, l’épée à la main.

Instantanément, les lourdes griffes de métal, tirant derrière elles une corde furent jetée par dessus bord, sur le pont du navire ennemi, qui se trouvait à moins de dix toises. Elles accrochèrent le bois tendre du pont et s’y fichèrent, reliant les deux bâtiments par une passerelle de corde.

« A l’abordage ! » hurla le capitaine Losoram, utilisant l’un des grappins pour aller sur le navire de Fisimhen.

« Sus à l’ennemi ! » cria Sûnir, suivant le capitaine dans la bataille.

Le jeune prince se retrouva alors au milieu d’ennemis bien décidés à le mettre en pièce. Il maîtrisait cependant plus que correctement le maniement de l’épée, contrairement à ses assaillants, et le premier qui se jeta sur lui se vit en un geste rapide raccourci d’une tête.

Ls autres hommes marquèrent une pause, laissant à Sûnir le temps d’attaquer le plus proche et de l’embrocher avant que ce dernier n’ait pu réagir.

Grisé par ces deux victoires, Sûnir se sentit pris d’une espèce de rage meurtrière, et attaqua sans regard pour sa propre vie. Il fut bientôt rejoint par de courageux matelots d’Omirelhen, qui étaient prêts à suivre leur prince jusqu’à la mort.

Sûnir tranchait et découpait, sans remord ni arrière pensée. Il ne comptait plus le nombre de membres découpés ou d’hommes qu’il avait mis à terre. Sa lame était rouge du sang de ses ennemis, et le goût métallique qu’il avait dans la bouche lui disait que son visage devait en être aussi couvert.

Il avait eu vaguement conscience que l’ennemi avait lancé une contre-attaque, abordant le pont de l’Odyssée, mais celle-ci semblait avoir été repoussée, et pour Sûnir, tout se déroulait ici et maintenant.

Son épée voletait, emportant avec elle chair et os. Il menait l’assaut, ses matelots le suivant, sur tous les ponts du navire, n’épargnant personne, pris par la fureur de vaincre.

Aussi lorsqu’il vit un homme s’agenouiller devant lui en signe de soumission faillit-il le tuer. Une petite voix s’éleva cependant en lui, et retint son bras au dernier moment. L’homme semblait être un officier de Fisimhen et lui tendait son épée.

– Epargnez ma vie, disait-il. Je me rends. Considérez ce navire comme vôtre.

– Qui êtes vous ? demanda Sûnir.

– Mon nom est Khenoek, baron de Minokhoea. Je suis le capitaine de ce navire, le « Triomphe du Serpent ». Et je vous en remets le commandement, si vous épargnez ma vie et celle de mes hommes.

Sûnir rengaina alors son épée, et s’emparant de celle que lui remettait Khenoek la leva en l’air. Il cria alors d’un ton victorieux :

« Omirelhen nite ! »

Ce cri fut repris par ses hommes, retentissant dans tout le navire. Rabaissant l’épée, Sûnir prit une grande inspiration, suivit d’un soupir explosif. Ils avaient vaincu !

***

Les autres navires de la flotte d’Omirelhen s’étaient également bien battus. La résistance des bâtiments d’Oeklos avait cependant été féroce, et de nombreuses pertes étaient à déplorer. Dix navires d’Omirelhen avaient sombré corps et bien, et sept autres étaient quasiment hors d’usage, nécessitant d’intenses réparations avant de pouvoir repartir.

Les navires de Fisimhen avaient été bien plus gravement touchés : vingt-cinq étaient au fond de l’océan, et sur les quinze restants, seuls cinq étaient capable de continuer leur route. Plus de 15 000 hommes avaient perdu la vie dans ce qui allait désormais être connu sous le nom de « bataille de la mer d’Omea », mais Omirelhen était sorti victorieux, premier revers pour le puissant baron Oeklos.

C’était en tout cas le rapport qui avait été remis à Sûnir alors qu’il posait le pied sur le pont de l’Odyssée, encore couvert du sang de ses ennemis.

Le jeune prince s’apprêtait à rejoindre la salle de guerre lorsqu’il vit une silhouette qui lui sembla familière, agenouillée devant le corps d’un enfant. Le jeune prince se précipita alors vers Shari, car c’était bien elle qu’il avait reconnu. La jeune femme pleurait doucement. Elle était couverte de sang, et Sûnir se prit à craindre le pire. Il cria :

– Shari !

L’ambassadrice de Sûsenbal releva la tête, et son regard reflétait une infinie tristesse. Elle n’avait cependant pas l’air blessé, et le sang qui couvrait ses vêtements n’était clairement pas le sien. Entre deux sanglots, elle parvint à dire.

– Sûnir… C’est… horrible…

Comprenant la détresse de la jeune femme, le prince la prit dans ses bras, la laissant pleurer silencieusement sur son épaule. Ils restèrent ainsi pendant une éternité, deux amants enlacés au milieu du pont de l’Odyssée, rougi à la fois par le sang du combat qui venait de se dérouler et les dernières lueurs du soleil couchant.