Vent (1)

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Chapitre VII – Vent

Les blessés affluaient. Au premier homme qui était arrivé, le bras à moitié arraché par un boulet de canon, la nausée avait saisi Shari. La jeune femme s’était cependant ressaisie, se forçant à affronter les cris de douleur du blessé. Elle avait assisté les hommes qui le transportaient afin de poser le matelot hurlant sur la table du chirurgien. Il avait ensuite fallu le tenir pendant que ce dernier opérait, l’amputant de son bras.

A la fin de l’opération, Shari avait dû se retourner pour vomir. Elle n’avait cependant pas eu le temps de réfléchir à ce qu’elle venait de voir, car déjà d’autres hommes aux blessures toutes plus horribles les unes que les autres arrivaient.

A présent la salle était remplie de patients hurlant ou gémissant. L’odeur du sang et de l’alcool qu’utilisait le chirurgien pour désinfecter les plaies était omniprésente. Certains blessés arrivaient dans un tel état que même Shari savait qu’on ne pouvait rien faire pour eux. C’était le cas du jeune garçon à qui Shari était en train de donner de l’eau. Il avait le ventre déchiré par des éclats de bois, et sa bouche était remplie de sang. Il n’avait même plus la force de crier. Et il n’était qu’un parmi tant d’autres…

Devant tant de malheur, Shari ne pouvait retenir les larmes qui dégoulinaient sur ses joues, se mêlant au sang qui tachait sa robe. Elle s’était préparée à affronter la douleur des autres, mais n’aurait jamais pu imaginer une scène si horrible. Une telle souffrance était inhumaine. Pourquoi infliger cela à de si jeunes gens ? Tant de vies gâchées !

Grefil Fosûn opérait à tour de bras. Dans la mesure du possible, il essayait de recoudre les plaies les moins sévères, mais devait souvent recourir à l’amputation. « C’est pour éviter la gangrène », disait-il à ses patients, traumatisés à l’idée de perdre un membre.

L’une des tâches de Shari était d’ailleurs de vider de temps à autres le seau où les jambes et bras ainsi coupés s’entassaient. Elle le faisait en détournant le regard, consciente de l’horrible réalité de ce qu’elle transportait.

Ceux qui descendaient vivants de la table du chirurgien étaient cependant les plus chanceux. Certains cessaient de bouger avant même la fin de l’opération. Grefil Fosûn, soucieux de passer à son patient suivant, les faisait alors tomber d’un geste sec, jusqu’à ce que des matelots, et parfois Shari elle-même le débarrassent de ces encombrants cadavres.

Au dessus de l’infirmerie, la bataille continuait à faire rage. Le bruit des canons avait retenti pendant près d’une demi-heure avant de se calmer. Il y avait alors eu un choc qui avait ébranlé le navire, et les blessés, déjà nombreux, avaient commencé à arriver en plus grand nombre, certains portant des blessures à l’arme blanche.

« Il y a eu abordage, » avait annoncé le chirurgien. « A présent les combats font rage au dessus de nous. Si les combattants ennemis parviennent jusqu’à nous, nous saurons que nous avons perdu. »

Des paroles qui n’étaient guère faites pour rassurer Shari. Elle pensa à Sûnir, qui devait probablement se trouver au milieu de toute cette mêlée. Sa plus grande crainte était de le voir arriver dans l’infirmerie, arborant des blessures similaires à celles des malheureux qui étaient déjà là.

Alors qu’elle ruminaient ces sombres pensées, occupée à bander la plaie béante d’un homme blessé à la jambe, un matelot vint crier :

« Nous avons besoin d’hommes valides ! Il y a des blessés à transporter, là haut ! »

Quelques uns des patients parmi les moins touchés tentèrent de se lever, mais leurs blessures étaient tout de même trop importantes. Dans un élan de courage, Shari réalisa que c’était à son tour de monter sur le pont supérieur. Sans réfléchir, elle déchira le bas de sa robe afin d’obtenir une plus grande mobilité, et, enjambant les blessés,monta à la suite du matelot.

***

Un chaos indescriptible régnait sur le pont supérieur. Une épaisse fumée à l’odeur de poudre piquait le nez de Shari et lui bloquait la vue. Partout elle entendait le tintement de métal contre métal si caractéristique des combats à l’arme blanche. Ce tintement était cependant couvert par les gémissements d’hommes blessés, mais aussi par les cris de ceux qui combattaient encore.

L’Odyssée était tout près d’un navire ennemi, et des grappins reliaient les deux bâtiments. Shari ignorait si les combats se déroulaient sur l’Odyssée ou sur le vaisseau de Fisimhen, et cela ne la concernait que peu. Elle avança sur le pont, cherchant des hommes à secourir.

– Madame… aidez… moi… gémit une voix à côté d’elle.

Shari se baissa et vit un jeune mousse qui ne pouvait pas avoir plus de douze ou treize ans. Son visage était balafré d’une horrible blessure, qui lui avait arraché l’œil droit. Il semblait avoir perdu beaucoup de sang. Shari prit sa gourde et tenta de lui donner à boire, répétant, comme pour se convaincre elle-même :

– Ca va aller, mon petit…

Tenant le jeune garçon par les épaules, elle pouvait cependant voir la vie le quitter peu à peu. Et lorsqu’elle sentit le petit corps devenir inerte entre ses mains, elle se mit à pleurer à chaudes larmes.

Elle devait se ressaisir, peut-être pourrait-elle sauver d’autres matelots, moins gravement atteints ? Alors que Shari tentait de se relever, le regard encore trouble, elle entendit comme un gigantesque cri de joie, poussé par des voix proches d’elle :

– Omirelhen nite !

Était-ce la fin de la bataille ? Ce massacre infernal était-il terminé ? Mais même si c’était le cas, pourrait-elle un jour oublier ce qu’elle venait de voir ?