Vautours (6)

Vautours (6)

Le sénateur Shayginac habitait dans une villa donnant sur la place d’Orgat, au Nord-Est du Capitole. L’immense demeure avait été construite par sa famille dans les toutes premières années de la fondation de Niûsanin, peu après la fin de la guerre des Sorcami, en l’an neuf cent trente. Au fil des ans le bâtiment s’était vu ajouter de nombreuses extensions construites par les différents maîtres des lieux et lui donnant un aspect hétéroclite à l’esthétisme douteux.

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Un de ces ajouts était la tour de Tshaylo, construite par un ancêtre de Shayginac dont la passion avait été l’observation du ciel nocturne. Elle s’élevait plus haut que tous les bâtiments de Niûsanin, le capitole excepté. C’était là, au sommet de cette tour, que Shayginac avait établi ses appartements privés. Il appréciait la vue sur la ville, dominant du regard ce qui, l’espérait-il, allait bientôt être à lui.

Ce soir là, cependant, les pensées du sénateur étaient troublées, et même la contemplation de la ville n’arrivait pas à le calmer. Le retour de cette trouble-fête d’ambassadrice était venue contrecarrer ses plans si bien étudiés. Et le petit numéro qu’elle avait joué avec ses compagnons avait semé le doute au sénat, même parmi les partisans les plus fervents de la politique de Shayginac. Il allait falloir agir vite. L’ambassadrice Shasri’a était une fouineuse de premier ordre, et risquait de le percer à jour s’il attendait trop longtemps. Mais trop de précipitation pouvait avoir un effet pervers et alerter les autres sénateurs. Que faire ? Et que penser de cette histoire de bouclier ? Etait-ce une invention ? Où y avait-il du vrai là-dedans ? La république pouvait-elle vraiment faire face au pouvoir d’Oeklos ?

Alors que Shayginac ressassait ses pensées, une légère vibration se fit entendre. Était-ce déjà l’heure ? Le sénateur se rapprocha d’un miroir sans cadre. Son reflet se mit alors à se troubler, laissant apparaître une silhouette sombre en mosaïque.

L’image se fit plus nette, et bientôt il fut possible de distinguer les vêtements de l’homme dans le miroir. Mais était-ce bien un homme ? Son visage était encapuchonné et ne laissait apparaître aucun de ses traits, laissant planer le mystère quant à sa nature réelle.

Shayginac s’agenouilla en signe de respect et se mit à bredouiller.

– Sei… seigneur. Je ne vous attendais pas aussi tôt.

– Sénateur Shayginac. J’ose espérer que vous avez de bonnes nouvelles pour moi.

La voix provenant du miroir était caverneuse et sifflante et son ton avait quelque chose de presque inhumain, qui rappelait le langage des hommes-sauriens. Shayginac dut faire appel à tout son courage pour répondre.

– Un imprévu s’est produit, seigneur.

– Un imprévu ? La voix était encore plus menaçante. Quel genre d’imprévu ?

– Alors que je présentais votre proposition au sénat, l’ex-ambassadrice de Sûsenbal est arrivée, accompagnée du prince Berin d’Omirelhen, d’un Sorcami et d’un mage. Ils ont annoncé que Niûsanif, tout comme le Royaume d’Omirelhen était protégé de votre pouvoir et ils ont proposé une alliance à la république dans le but de contrer vos armées.

Shayginac avait prononcé ces paroles le plus vite possible, s’attendant à recevoir un châtiment terrible. Mais son interlocuteur se contenta de rester silencieux. Chaque seconde qui passait renforçait l’angoisse de Shayginac, à tel point qu’il sursauta quand le miroir se remit à parler.

– Voilà qui est fort ennuyeux, Shayginac, mais pas totalement inattendu. Je ne pensais pas que les Omirelins découvriraient l’existence du bouclier de Niûsanif aussi vite. Mais cela ne change rien à notre plan. Le plus important est d’empêcher tout rapprochement d’Omirelhen et de Niûsanif. C’est votre mission, sénateur. Procédez donc comme prévu, et ne me décevez pas.

Sur ces mots, la forme disparut du miroir, et Shayginac contemplait de nouveau son reflet. Il souffla profondément, et se relevant, appela bruyamment.

– Amas’îr !

Presque instantanément, l’homme au visage de fouine entra dans les appartements du sénateur.

– Oui maître ?

– Où en sont tes préparatifs ?

– Les hommes sont prêts à exécuter vos ordres, maître. Il ne nous reste qu’à trouver le moment le plus propice.

– Il va nous falloir passer à l’action. Je ne suis plus du tout sûr de pouvoir faire passer l’accord au sénat, alors nous devrons faire sans. J’espère que le plan fonctionnera quand même. L’idéal serait que nous puissions faire accuser l’ambassadrice de Sûsenbal et ses compagnons… Penses-tu pouvoir concocter de fausses preuves ?

– Je vais voir ce que je peux faire, maître. Mais leur mobile sera difficile à faire avaler. Nidjîli semble plutôt de leur coté.

– Laisse moi m’occuper de cela. Les Omirelins sont loin d’être unanimement appréciés au sénat, et je pense qu’il ne sera pas trop difficile de faire croire à un complot visant à placer le roi Leotel à la tête de Niûsanif.

– Bien maître.

– Va et prépare toi. Nous devons agir dès demain.

– A vos ordres.

Amas’îr s’en alla comme il était venu, laissant Shayginac seul dans ses pensées. Se tournant vers le panorama de la ville, le sénateur ne put s’empêcher de se réjouir… Bientôt, se disait-il, bientôt…