Vautours (5)

Vautours (5)

Cela faisait plusieurs heures que Djashim patientait devant l’ambassade de Sûsenbal. Le jeune garçon perdait patience et il allait se résigner à partir, lorsqu’il aperçut enfin la silhouette familière de l’ambassadrice. Il se dirigeait vers elle, mais il s’arrêta net face à une surprise de taille. L’ambassadrice n’était pas seule, et ses compagnons n’étaient pas, comme on aurait pu s’y attendre, des soldats de Sûsenbal, mais le groupe le plus étrange que Djashim aie jamais vu.

Il y avait là un homme qui, comme l’avait décrit la tête de fouine du bazar, était manifestement un Omirelin. Le plastron orné du symbole de la sirène qu’il portait ne laissait aucun doute quant à son origine. Il marchait avec la prestance d’un homme de haute naissance, mais son visage buriné et bruni par le soleil semblait raconter une toute autre histoire. Il avait plus l’allure d’un soldat que d’un général, décida Djashim, avant de tourner son regard vers le deuxième homme.

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Vêtu de blanc, il portait une magnifique chevelure et une barbe accordée à la couleur de ses vêtements. Son visage faisait pourtant jeune, et portait moins les marques du soleil que celui de son compagnon. Djashim n’était pas certain son origine, mais sa tenue laissait à penser qu’il s’agissait peut être d’un mage de Dafashûn !

C’est cependant le troisième compagnon de Shari qui impressionna le plus le jeune garçon. C’était sans l’ombre d’un doute un homme-saurien ! Pour la première fois, Djashim contemplait de près un Sorcami, ces êtres à la force surhumaine qui avaient autrefois dominé le continent tout entier. Sa peau, d’un vert éclatant, était recouverte d’écailles plus dures que du métal et qui le protégeaient comme une armure. Son visage, marqué par de nombreux tatouages aux formes exotiques, avait une allure réellement menaçant. Son long museau était fendu d’une fine bouche qui laissait apparaître des rangées de dents acérées. Djashim était à la fois fasciné et effrayé par cette créature qui semblait venir d’un autre monde. Il savait que, malgré l’interdiction, des Sorcami commerçaient quand même avec les marchands de Niûsanin (l’appât du gain était souvent bien plus fort que la loi dans la capitale) mais jamais il n’avait vu un homme-saurien marcher de manière si ouverte dans les rues de la ville.

Shari discutait de manière animée avec l’Omirelin. Tous deux parlaient en Dûeni, trop vite pour que Djashim, qui ne maîtrisait qu’imparfaitement le langage d’Omirelhen, puisse en comprendre tous les mots. Le jeune garçon saisit cependant une partie de la conversation alors qu’ils se rapprochaient de lui.

– Je n’arrive pas a comprendre ces vieillards, Shari ! Ils passent leur temps à palabrer alors que leur existence même est en danger !

– Je comprends votre frustration, Aridel, répondit l’ambassadrice, mais les choses se déroulent différemment dans la république. Nous ne sommes pas en Omirelhen ou chaque décision du roi fait force de loi. Le magister doit composer avec les sénateurs. Même s’il est plutôt hostile à une alliance avec Oeklos, il doit convaincre ses pairs du bien fondé de ses idées. Et en face de lui, le sénateur Shayginac est un formidable adversaire. C’est bien pour cela que le magister n’a pu prendre de décision aujourd’hui. Ne soyez pas trop impatient et laissez-moi faire. Cela prendra un peu de temps, mais je suis sûre que le sénat se rangera à notre point de vue.

– Si vous le dites, répliqua Aridel d’un air renfrogné. Toute cette politique me parait bien superflue, quand la guerre frappe aux portes… Je n’ai pas à vous rappeler ce qu’Oeklos nous a déjà pris…

L’Omirelin laissa le reste de ses mots en suspens, un voile de tristesse passant sur son visage, reflété par l’expression de Shari. C’est à ce moment que Djashim décida de se présenter. Le jeune garçon se planta devant l’ambassadrice, et se courbant en une pirouette presque comique, la salua de la manière la plus officielle qu’il put :

– Bonjour à vous, Shasri’a, ambassadrice de Sûsenbal. Je suis content de vous revoir.

La surprise marqua le visage de Shari, suivit d’un sourire qui se transforma rapidement en éclat de rire. Puis dans un élan d’affection la jeune femme se saisit de Djashim et l’embrassa chaleureusement.

– Djashim ! Petit vaurien ! Depuis quand me sers tu du « ambassadrice de Sûsenbal » ? Tu sais bien que pour toi je suis toujours Shari. Et je suis moi aussi très heureuse de te voir.

Le jeune garçon sentit son visage rougir alors que les trois compagnons de l’ambassadrice le regardaient d’un air surpris. Un peu gêné, il se libéra de l’étreinte de Shari.

– D’accord Shari, dit-il avec un sourire. J’ai quelque chose d’important à vous communiquer.

Tout de suite, le visage de Shari se fit plus grave.

– Je te connais assez pour savoir que j’ai plutôt intérêt à t’écouter. Suis-nous dans l’ambassade. Je te présenterai à mes amis, et nous pourrons discuter.

***

Dix minutes plus tard Djashim était assis devant une table recouverte de pâtisseries à l’allure plus qu’appétissantes, racontant ce qu’il avait entendu au bazar. Le jeune garçon devait s’avouer qu’il se sentait un peu intimidé, surtout en présence du Sorcami, et de celui qu’il savait à présent être le prince héritier d’Omirelhen. Il s’acquitta donc avec diligence de sa tâche, et à l’expression sombre de Shari, il vit que ses nouvelles la préoccupaient grandement.

– Merci beaucoup Djashim. Ce que tu viens de nous raconter est d’une extrêmement précieux et je vais peut-être encore avoir besoin de toi. Et ne t’inquiète pas, je saurai te récompenser comme il se doit.

Djashim rougit jusqu’aux oreilles, frétillant de plaisir à ces paroles. Shari s’était cependant déjà tournée vers ses compagnons, et leur parla en Dûeni.

– Ce qu’a entendu le jeune Djashim pourrait se révéler fondamental, et je n’ai aucune raison de mettre sa parole en doute. L’homme dont il a surpris la conversation est, selon toute vraisemblance, Amas’îr, le bras droit de Shayginac, que le sénateur charge en général d’exécuter ses basses besognes. La famille de Shayginac et celle du magister sont rivales depuis des années, rivalité qui alimente une vendetta souvent sanglante. Amas’îr est soupçonné d’avoir tué plusieurs membres de la famille du magister, agissant sous les ordres de Shayginac. Bien sûr, personne n’en a la moindre preuve, mais le sénateur est le seul à avoir un mobile. Si Amas’îr et son maître élaborent des plans secrets, il faut absolument prévenir le magister…

Le mage, Domiel, prit alors la parole.

– C’est en effet une nouvelle inquiétante, Shari, mais nous ne pouvons pas agir sans en savoir plus. Pour quelle raison Shayginac s’en prendrait-il au magister maintenant ? A-t’il des alliés que nous ignorons ? Pour être plus précis, faut-il y voir la main d’Oeklos ? L’affaire pourrait-être bien plus grave qu’une simple vendetta.

– Je suis bien de votre avis, Domiel, et c’est bien pour cela que j’ai demandé à Djashim de rester. Il connaît la ville comme sa poche, et pourra en découvrir bien plus que nous sur ce complot.

– Vous êtes sûr que nous pouvons confier une telle mission à ce jeune garçon ? demanda alors Aridel, l’Omirelin. Ce n’est pas sans danger…

– Personne ne fera attention à un gamin des rues Aridel, et je suis sûr que Djashim a conscience des risques. Il est très débrouillard et je lui fais totalement confiance. De plus, ce n’est pas la première fois que je fais appel à lui pour des missions de renseignement de ce genre.

Shari se tourna alors vers le jeune garçon.

– Qu’en pense-tu Djashim ? demanda t’elle alors en Sorûeni. Acceptes-tu de nous aider à en savoir plus sur ce que tu as découvert ?

Djashim se leva d’un bond. Une aventure en perspective pour aider la sénatrice ? Bien sûr qu’il était partant. Et il avait déjà une idée de l’endroit où il pouvait commencer.