Vautours (4)

Vautours (4)

La salle du sénat de Niûsanif était une pièce saisissante. Cet hémicycle de taille monumentale, entouré de colonnades de marbre, était clairement conçu pour porter le son le plus loin possible. Le sol, en marbre lui aussi était surplombé de tribunes en forme d’escalier pouvant facilement accueillir plusieurs centaines d’hommes. Le plafond était si haut qu’on le distinguait à peine. La blancheur immaculée donnait à l’ensemble une allure presque céleste, et on ne pouvait que se sentir petit face à cette majesté.

Aridel se devait de reconnaître qu’il était un peu perdu. L’ex-mercenaire se trouvait bien loin des champs de bataille de Sortelhûn, ou de la forêt d’Inokos. Il se remémora cependant les paroles de Shari, au moment où ils étaient entrés dans la pièce.
« Quoi que vous voyiez dans cette salle, Aridel, rappelez-vous que vous êtes un prince d’Omirelhen, et de sang plus noble que n’importe lequel de ces sénateurs. Lorsque vous serez annoncé, je parlerai en Dûeni, afin qu’ils comprennent que vous n’êtes pas juste un faire-valoir. »

C’était juste après ces mots que les quatre compagnons avaient pénétré dans l’hémicycle. Les tribunes étaient remplies d’hommes, tous vêtu de la même toge blanche parcourue d’une bande bleue. L’un d’eux était en train de s’exprimer, mais il s’interrompit à la vue des quatre nouveaux arrivants. Après avoir toisé Shari du regard, il prononça quelques mots d’un ton qui ne pouvait être interprété que comme du mépris. C’était du Sorûeni, et Aridel n’avait pas compris le sens de la phrase, mais l’expression se lisant sur le visage de l’homme lui fit serrer la main sur la poignée de son épée. Il la relâcha cependant lorsque Shari se mit à parler en Dûeni, comme elle l’avait promis.

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– Toujours aussi incisif, à ce que je vois, sénateur Shayginac. Je suis consciente de n’avoir pas respecté le protocole en me présentant ainsi au sénat, mais l’affaire qui m’amène est de la plus haute importance. Et si je m’exprime aujourd’hui devant vous en Dûeni, c’est que je vous amène un hôte de marque. Laissez-moi vous présenter Berin, fils de Leotel, prince héritier de la maison royale d’Omirelhen.

Un murmure parcourut l’assemblée. A l’évidence, aucun d’eux ne s’attendait à la présence d’Aridel. Et ce dernier savait que c’était à son tour de parler. D’un coup, toute pointe d’anxiété le quitta, et il mit dans ses mots tout le poids que pouvait lui apporter son ascendance.

– Sénateurs de Niûsanif, si je me présente humblement devant vous en ce jour, c’est à la requête de mon père, le roi Leotel, et du peuple d’Omirelhen. Comme vous le savez sûrement, des événements graves secouent le nord du continent de Sorcasard. Les royaumes de Fisimhen et Sortelhûn sont tombés sous les coups d’une force de Sorcami menés par un ennemi dont nous ne connaissons que le nom : le baron Oeklos. Le royaume de Setirelhen ne tardera pas à les rejoindre, malgré la vaillante résistance que lui opposent les Setirelins, aidés par mon peuple. Je suis donc humblement venu vous demander votre aide dans ce combat. Cette menace nous concerne tous, et sans l’aide de Niûsanif, Omirelhen ne pourra vaincre.

La salle fut de nouveau parcourue de murmures. A coté d’Aridel, le sénateur que Shari avait appelé Shayginac se mit à rire.

– Bienvenue, prince Berin, dit-il en Dûeni, d’un air amusé qui était trahi par l’éclat inamical de ses yeux. Je reconnais bien en vous la fougue de la maison de Leotel et du royaume d’Omirelhen. Toujours prêts à agir sans penser aux conséquences de ce que vous faites. Sachez qu’ici, en Niûsanif, nous sommes plus posés et réfléchis, et toute décision est prise en pesant soigneusement ses implications. J’étais justement en train de présenter au sénat une proposition qui nous a été envoyée par votre « ennemi », le baron Oeklos en personne. Loin des intentions belliqueuses que vous lui prêtez, il nous propose la paix.

Le surprise laissa Aridel sans voix. Il se tourna vers Shari qui semblait tout aussi choquée que lui. Oeklos les avait donc devancé à Niûsanin… Etait-il au courant pour le bouclier ? Si oui, sa proposition était peut-être une tentative de la dernière chance afin d’isoler Omirelhen…

– Et quelle est donc exactement l’offre que vous fait Oeklos, sénateur ? Il me semble étrange qu’un homme qui a envahi le tiers de Sorcasard fasse preuve de pacifisme envers un rival potentiel.

C’était Shari qui avait parlé. La jeune femme avait repris sa composition, et plus aucune trace de surprise ne se lisait dans son regard.

– Oh mais c’est bien simple, excellence. En échange d’une petite contribution financière et matérielle, le baron Oeklos s’engage à laisser Niûsanif en paix, et à ne jamais franchir nos frontières.

– Qu’appelez-vous petite contribution, sénateur ? Niûsanif n’a aucune envie de devenir le vassal d’un baron de Fisimhen, que l’on dit à moitié Sorcami !

La voix qui venait de s’exprimer était celle d’un autre sénateur. C’était un homme d’une cinquantaine d’année, à la peau très sombre, qui se tenait debout tout en bas des tribunes. Alors qu’il parlait, Aridel remarqua que contrairement à ses pairs, sa toge était parcourue d’une bande dorée.

– Le message ne parle que de quelques milliers de livres d’argent, magister. Pas de quoi porter un coup à notre trésor public.

Ainsi donc l’homme qui avait parlé était le magister Nidjîli, le chef actuel de la république de Niûsanif. Aridel sentit son espoir remonter. Si le magister se méfiait d’Oeklos, tout n’était pas perdu.

– Une somme de quelques milliers de livres est loin d’être anodine, sénateur. Et qu’est ce qui nous dit que si nous nous engageons dans cette voix, Oeklos ne réclamera pas plus dans six mois ? Ou dans un an ? Et ainsi de suite jusqu’à ce que nous ne puissions plus payer ? Que devrons nous faire alors ? Devons-nous laisser la peur et la cupidité guider nos décisions ?

– Je vois, magister, que vous pensez vous aussi que le baron souhaite à tout prix envahir notre pays. Mais dois-je vous rappeler que si tel est le cas nous avons tout intérêt a le tenir à distance un moment. Au moins jusqu’à ce que nous en sachions sur cette arme terrible qui a ravagé Sortelhûn et Fisimhen.

Shari prit alors la parole.

– Dans ce cas sénateur, soyez rassuré, car cette arme ne pourra a présent jamais atteindre Niûsanif. Votre pays, tout comme Omirelhen, est à présent protégé de ses effets !

Le sénateur Shayginac sembla accuser le coup, tout comme une grande partie de l’assemblée. Ce fut donc le magister qui répondit à Shari.

– Comment pouvez-vous affirmer cela avec certitude, excellence ?

Shari répondit avec un sourire.

– Ceci, magister, est une longue histoire, que mes compagnons et moi-même aurions grand plaisir à conter à cette honorable assemblée…