Vautours (3)

Vautours (3)

Comme à son habitude Djashim parcourait les rues du bazar Nord. Le début d’après midi était l’une des heures les plus propices à ses activités… Tout à leur digestion, les marchands de Niûsanin et leurs clients ne prêtaient guère attention à la présence d’un jeune garnement, et ne se rendaient compte que bien après que leurs bourses avaient disparu. Les quartiers Nord de la capitale étaient une vraie aubaine pour les petits voleurs de la ville, et ils ne s’en privaient pas.

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Alors qu’il s’apprêtait à s’emparer de sa dixième prise de la journée, une conversation attira l’attention de Djashim. Avait-il bien entendu ? Abandonnant sa proie facile, il se dirigea discrètement vers deux hommes qui conversaient au coin d’une rue. Le jeune garçon, méfiant, se cacha derrière un large panier d’osier, tout près des deux inconnus.

— J’t’assure que c’était elle, disait un des deux hommes, une sorte de docker à l’allure patibulaire arborant un grossier tatouage en forme de rose au bras droit. J’ai assez souvent maté l’ambassade pour la reconnaître, quand même. C’était l’ambassadrice Shari, j’en mettrai ma main à couper !

Djashim avait donc bien entendu ! Ils parlaient bien de Shari, la princesse de Sûsenbal qui avait si souvent fait appel à ses services après l’avoir pris sur le fait, trois ans auparavant… Djashim aimait bien la jeune femme, et elle payait grassement ses informations. Si elle était revenue à Niûsanin, peut-être serait-elle intéressée de savoir qui parlait d’elle. Le jeune garçon redoubla d’attention.

– Ca présage rien de bon, répondit le second homme, un être voûté au visage de fouine. Ca va contrarier les plans du maître, et il n’aime pas beaucoup ça. Cette emmerdeuse lui a déjà posé bien des problèmes. Il faut le prévenir au plus vite.

– Le prévenir de quoi ? Il va vite le savoir ! De ce que j’ai vu elle se dirigeait vers le centre ville. Et elle était accompagnée !

– Accompagnée ? de quoi tu parles ?

– Y’avait trois types avec elle… Y’en avait un géant qu’était encagoulé et j’ai pas pu avoir son visage. Mais vu sa taille j’aurais pas aimé m’frotter à lui, si tu vois c’que j’veux dire….

– Et les deux autres ?

– Y’en avait un qu’avait une tête d’Omirelin, et il avait l’air de savoir se servir de son épée, et l’autre, il avait les cheveux et la barbe tout blanc, mais sans avoir une tête de vieux. Il avait pas l’air bien dangereux, sûrement un imbécile de gratte-papier…

– L’Omirelin, il avait l’air noble ? demanda-t’il.

– Pas vraiment, il ressemblait plutôt à un soldat déguenillé qu’à un type de la haute. Mais son regard faisait peur, comme s’il cachait que’que chose.

L’homme au visage de fouine resta un moment silencieux, pensif. Il grommelait dans sa barbe, et Djashim n’arrivait à distinguer que quelques mots. « Déjà là… Impossible… Prévenir le maître… Le plan… »

– Qu’est-ce qu’on fait, Amas’îr ? interrogea le docker, interrompant son compagnon.

– On prévient le maître sur le champ, crétin ! Ca change tout… Il va falloir accélérer le plan avant que ces imbéciles nous mettent des bâtons dans les roues… Il faut que j’aille au sénat avant que le maître ne prenne la parole, qu’il sache ce qui l’attend.

– Et moi je fais quoi ?

– Toi, tu attends mes ordres. Et pas de conneries !

Sur ces bonnes paroles les deux hommes se séparèrent. Djashim attendit un peu avant de bouger de sa cachette, puis se glissa à son tour dans la rue. Ses pensées bouillonnaient : il fallait absolument qu’il prévienne Shari, où qu’elle soit, de ce qu’il venait d’entendre. Il ne savait pas exactement ce qui se tramait, mais il s’agissait sûrement d’une affaire d’importance. Il avait en effet reconnu l’homme qui s’appelait Amas’îr. C’était le bras droit du seigneur Shayginac, l’un des membres les plus importants du sénat, et le plus puissant rival du magister Nidjîli. S’il voulait du mal à Shari, cele ne présageait rien de bon pour l’ambassadrice.