Vautours (2)

Vautours (2)

Cela faisait plus de trois ans maintenant que Shari ne s’était pas tenue devant le Capitole de Niûsanif, siège du sénat et résidence du magister, le chef élu de la république. L’imposant bâtiment se trouvait en plein centre de la ville, sur une île artificielle, qui selon les dires, avait mis plus de trente ans à être construite. De forme circulaire, le capitole, d’un blanc éblouissant, était entouré de colonnes de marbre qui soutenaient un dôme de cuivre entouré de feuilles d’or. L’ensemble avait une allure majestueuse, comme si la couronne d’un roi géant s’était retrouvée posée en plein milieu de Niûsanin. Les jardins verdoyants qui entouraient l’ouvrage ne faisaient que renforcer cette impression. Ils étaient parcourus de multiples cascades qui se jetaient dans le Niîsachif, le fleuve traversant Niûsanin.

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Quatre ponts traversaient le fleuve pour rejoindre l’île du capitole. Shari et ses compagnons étaient arrivés par le Shidibrûg, le pont Nord, renommé pour les sculptures en forme de tigre qui ornaient ses extrémités. Shari l’avait emprunté tant de fois qu’elle n’y prêtait plus vraiment attention, mais ce n’était pas la cas d’Aridel et de Domiel qui semblaient subjugués par les gigantesques têtes félines. La réaction de Daethos était plus difficile à jauger. Il avait la même expression que lorsque Shari lui avait montré les vêtements qu’il allait devoir porter. Peut-être était-ce tout simplement de la surprise… Le Sorcami, vêtu d’une toge blanche, la tête cerclée d’un bandeau d’or, avait fière allure. Sa présence ne manquait pas d’attirer l’œil des passants, dont la plupart n’avaient probablement jamais vu d’homme-saurien de près.

« Allons, dépêchez-vous, dit Shari. Nous ne pouvons pas nous permettre d’attendre plus longtemps avant de nous exprimer devant le sénat. »

Ces paroles tirèrent visiblement Aridel et Domiel de leur rêverie et ils emboitèrent le pas à la jeune femme. Aridel semblait transformé. Habillé de rouge, il avait un air véritablement princier. Shari avait même réussi à lui trouver un plastron de cuir marqué du sceau de la sirène, le symbole d’Omirelhen. Seule son épée à la poignée usée par les ans rappelait son passé de mercenaire. Domiel portait, quant à lui, une toge blanche et sobre similaire à celle de Daethos. C’était la tenue officielle des mages de son ordre, avait-il expliqué à Shari. Voilà un groupe qui ne manquerait pas de surprendre les plus conservateurs des membres du sénat, pensa la jeune femme.

Un homme d’un certain âge les attendait au pied du bâtiment. A la vue de Shari, il s’inclina profondément.

— Bienvenue, excellence, dit-il en Sorûeni. Je ne savais pas que vous étiez de retour à Niûsanif. Votre arrivée est quelque peu imprévue…

— Chancelier T’rifays. Je suis désolée d’avoir dû surseoir au protocole. Mais c’est une affaire d’une extrême urgence qui nous amène, mes compagnons et moi. Je sollicite l’autorisation de pouvoir parler au plus vite devant le sénat.

Le vieil homme observa alors attentivement, Aridel, Domiel et Daethos. Son regard s’attarda longtemps sur le Sorcami, qu’il jaugeait d’un air désapprobateur.

— Je suis désolé excellence, mais quel que soit le message que vous ayez à faire passer, je ne peux autoriser la présence d’un Sorcami dans l’enceinte du Capitole. C’est hautement irrégulier. D’ailleurs, s’il n’était avec vous, je devrais le faire arrêter sur le champ. La présence d’hommes-sauriens non accompagnés n’est pas autorisée à Niûsanin.

— L’honorable Daethos s’est joint à nous pour défendre les intérêts de Niûsanif et des hommes de Sorcasard. Vous refuseriez à un ambassadeur d’être entendu par le sénat ? Je ne suis pas sûr que le magister Nidjîli apprécierait…

La mention du magister parut troubler T’rifays.

— Je suppose qu’une entorse au protocole est toujours possible. Je vais voir si le doyen accepte. Qui dois-je annoncer ?

— Vous avez devant vous l’Honorable Daethos, seigneur de la forêt d’Inokos, Domiel Easor, Agoblûnen de Dafashûn, et Berin Leotelsûn prince héritier du trône d’Omirelhen.

A la mention du vrai nom d’Aridel, le chancelier s’inclina profondément et dit, en Dûeni afin d’être compris par son interlocuteur.

— C’est un honneur que de recevoir un membre de la famille royale d’Omirelhen en ces lieux. Je vais de ce pas prévenir le doyen de votre demande d’audience.

Le chancelier s’éclipsa sans laisser à Shari le temps de répondre et disparut dans l’enceinte du palais. Il ne restait plus aux quatre compagnons qu’à attendre.