Trahison (6)

Imela aperçut les éclairs lumineux caractéristiques des tirs de canons bien avant d’entendre leur grondement sourd et familier. Le Fléau des Mers avait ouvert le feu pile à l’heure prévue. Ses boulets allèrent s’écraser contre le mur de la forteresse de Frimar dans un énorme fracas. Quasi-instantanément, des cris s’élevèrent des remparts, suivis du tintement clair des cloches d’alarmes appelant les hommes au combat. Des lumières s’allumèrent dans le petit baraquement situé au pied de la forteresse qu’Imela avait repéré. Il ne fallut que quelques minutes pour qu’un dizaine de soldats en sortent, se précipitant vers leurs postes.

C’était le moment.

Imela fit signe à Daethos et aux trois hommes qui l’accompagnaient lorsque les soldats s’approchèrent d’eux. D’un bond, ils se jetèrent sur les infortunés gardes. L’affrontement fut bref. Même si les Omirelins avaient l’avantage du nombre, ils avaient été pris par surprise et ne purent offrir à leurs assaillants une résistance organisée. Il furent rapidement mis hors de combat, et en moins d’une minute, les cadavres de quatre d’entre eux étaient étendus au sol. Daethos ligota les survivants, et les plaça hors de vue, dans le fossé qui bordait le chemin. Imela et ses trois matelots s’emparèrent alors de leurs uniformes et de leurs plastrons. Daethos, quant à lui, enfila une robe sombre qui cachait son visage. Il espérait ainsi se faire passer pour un moine venant de l’abbaye située derrière la forteresse. Il fallait juste espérer que sa taille ne le trahirait pas. Ce n’était de toute manière plus le moment de reculer. Ainsi déguisés, les cinq attaquants entamèrent leur mission d’infiltration.

Aux portes de la forteresse, la confusion semblait à son comble. Le bombardement soudain lancé par le Fléau des Mers avait semé le trouble parmi les Omirelins, et ils peinaient à s’organiser. Il fallait cependant agir vite. Ils finiraient tôt ou tard par reprendre leurs esprits, et Imela devait avoir accompli sa mission avant.

La porte était si mal surveillée que les cinq infiltrés n’eurent aucun mal à entrer dans la forteresse. Le seul garde de faction était un sergent mal réveillé qui se contentait de crier : « Tous à vos postes ! » à tous les soldats qui passaient. Il ne remarqua même pas la présence encapuchonnée de Daethos, tant il semblait dépassé par les événements.

« Jusqu’ici tout va bien », pensa Imela. Elle savait cependant que le plus dur restait à venir. Il fallait trouver où était enfermé Itheros. La forteresse de Frimar, construite cinq siècles auparavant par les colons de l’Empire de Dûen pour défendre la côte contre les Sorcami, était vaste et recelait de nombreuses salles. Heureusement, Imela avait bien étudié ses plans, et elle comptait, comme toujours, sur son intuition. Frimar était aménagée comme la plupart des forteresses Dûeni que la jeune femme avait visitées. Ses prisons devaient donc se trouver, selon toute probabilité, dans l’aile gauche, juste sous les cuisines et le réfectoire de la garnison, l’endroit où les hommes passaient le plus de temps. Une des formes de torture qu’employaient les Dûeni était d’affamer leurs prisonniers tout en les faisant sentir les odeurs provenant des cuisines, un façon comme une autre de briser leur volonté.

D’un signe de la main, Imela fit signe à ses hommes de la suivre. Elle avançait au jugé, mais elle savait qu’elle se dirigeait globalement dans la bonne direction. Sa plus grande crainte était de croiser un officier Omirelin un peu plus réveillé que les autres qui leur fasse rebrousser chemin. Pour l’instant, cependant, la chance semblait de leur côté. Les murs de la forteresse vibraient sous les coups sourds des boulets qui venaient les frapper. Imela avait ordonné au Fléau des Mers de cesser son bombardement au bout d’une heure, pour éviter un risque de riposte trop important. Il n’y avait donc pas de temps à perdre, et Imela ne pouvait pas se permettre d’être indécise.

Les cuisines. La jeune capitaine ne s’était pas trompée. Elle aperçut un escalier menant vers le sous-sol et l’emprunta sans hésiter. Ils arrivèrent alors devant un couloir faiblement éclairé par des lampes à huiles.

Un garde se trouvait à l’entrée.

Il se mit instantanément debout lorsqu’il aperçut Imela, et pointa sa lance vers elle d’un air menaçant.

– Halte ! cria-t’il. Vous n’avez rien à faire là, bande de resquilleurs ! Vous devriez être la haut, à la défense.

Pas le temps de discuter. Faisant appel à sa maîtrise des arts martiaux Sûsenbi, Imela coinça d’un geste la lance du garde sous son bras. Elle utilisa alors la force de l’homme pour le faire pivoter en accompagnant son mouvement, et le projeta contre le mur. Elle l’acheva en lui plaçant un coup pied au visage. L’homme s’effondra sans un bruit, la tête en sang. Imela se pencha alors sur lui et s’empara du trousseau qui pendait à sa ceinture. Elle en détacha les clés, et les tendit à ses hommes.

– Essayez toutes les portes, ordonna-t’elle. Voyez si vous trouvez Itheros !

Tous se mirent alors à insérer frénétiquement les clés dans leurs serrures. Cela dura une ou deux minutes, jusqu’à ce que Daethos crie : « Ici ! ». Imela rejoignit immédiatement l’homme-saurien qui venait d’ouvrir la porte d’une cellule. A l’intérieur se trouvait un être qu’Imela reconnut immédiatement comme étant un Sorcami. Son visage semblait cependant bien plus fin et émacié que celui de Daethos, et il reflétait une immense fatigue. Daethos se mit à lui parler dans la langue des hommes-sauriens, et il se leva péniblement. Son regard se porta alors sur Imela, et il dit dans un Dûeni craquelant :

– Daethos me dit que vous êtes là pour me sauver. Je vous remercie, capitaine, mais je crains que ma force ne me fasse défaut. Je suis dans l’incapacité de vous suivre.

– Nous vous porterons, répondit Imela. Je n’ai pas fait tout ce chemin pour vous laisser là. J’ai besoin de vous, et vous venez avec nous.

Elle fit signe à ses hommes qui attendaient à l’extérieur.

– Aidez Daethos à porter Itheros, nous repartons.

Le petit groupe reprit alors lentement le chemin de la sortie. Au dessus, le bombardement du \emph{Fléau des Mers} continuait toujours. Il fallait maintenant sortir de la forteresse, et Imela avait un plan.

Le sergent de faction se trouvait toujours près de la porte de sortie. Il semblait un peu moins paniqué lorsqu’Imela s’approcha de lui. Masquant son visage et déguisant sa voix, la jeune femme lui parla.

– Sergent, le capitaine nous a ordonné de conduire ce prisonnier en lieu sûr hors de la forteresse, dit-elle en désignant Itheros. C’est une mission de la plus haute importance. Laissez-nous passer, ou affrontez les conséquences.

Le sergent regarda Imela d’un air suspicieux. Avait-il deviné qu’il s’adressait à une femme ? Il s’approcha d’elle. Grave erreur. Imela en profita pour lui planter son couteau en travers de la gorge, et alors qu’il s’effondrait, elle fit signe à Daethos.

– En avant, dit elle. Vite, nous n’avons pas de temps à perdre, son corps va être découvert rapidement.

Une fois hors de la forteresse, le petit groupe accéléra donc le pas. Ce n’était pas facile en portant Itheros. Ils parvinrent cependant sans encombre rapidement à la grève où les attendait le canot du \emph{Fléau des Mers}. Les Omirelins étaient toujours visiblement sous le coup de la panique et n’avaient pas réalisé ce qui venait de se passer. Le plan d’Imela avait fonctionné à merveille, à sa grande surprise. Il était à présent temps de rejoindre son navire qui venait de cesser son bombardement. Imela souffla de soulagement. Ils avaient réussi.

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