Trahison (4)

Les formes sombres des monts du massif des Sordepic se distinguaient à peine dans la nuit sans étoiles. Le Fléau des Mers, porté par un vent calme, avançait silencieusement dans les vagues. Le clapotis de l’eau sur sa coque était le seul son qui trahissait sa présence. Toutes les lumières du bord étaient éteintes, et les hommes avaient pour stricte instruction de faire le moins de bruit possible. Le navire n’était plus très loin de son objectif, à présent. La forteresse de Frimar restait cependant toujours invisible aux yeux de l’équipage, cachée dans l’obscurité obscurité. Seul Demis, le navigateur du bord, savait exactement où elle se trouvait. Il consultait régulièrement ses chartes, ajustant la barre en conséquence.

Shari, assise sur un des bancs du pont supérieur, se mordillait les lèvres, prise par un sentiment mêlé d’anxiété et d’anticipation. Le moment était proche, elle le savait, mais l’attente semblait durer une éternité. Pour détourner son attention, elle se mit à repasser dans sa tête les événements des derniers jours.

Elle se rappelait parfaitement du moment où Imela et Aridel étaient revenus de Niûrelmar. La furie du capitaine lorsqu’elle était remontée à bord était palpable, et l’expression de désarroi qu’affichait le visage d’Aridel n’avait fait que l’exacerber. Imela s’était immédiatement dirigée vers Shari, et lui avait fait face avec un regard noir.

– Dans ma cabine, maintenant ! avait-elle ordonné sans ménagement.

Shari n’était absolument pas préparée à ce que le capitaine du Fléau des Mers lui parle de cette façon et son premier réflexe avait été de répliquer de manière cinglante. En bonne diplomate, cependant, elle s’était retenue. Elle avait donc docilement suivi Imela et Aridel alors qu’ils rejoignaient l’arrière du navire.

– L’heure est à présent aux explications, avait dit Imela une fois la porte de sa cabine fermée. Vous m’avez tous deux caché des informations cruciales pour la survie du Fléau des Mers et sa mission, et cela s’arrête maintenant, sang royal ou non ! Aridel, je veux que tu me dises sans ambigüité qui tu es réellement !

L’ex-mercenaire semblait totalement perdu, incapable de répondre ou d’affronter la fureur du capitaine. Il avait la même expression que lorsque Shari lui avait appris la mort du roi Leotel, son père. La jeune femme soupçonnait que ses anciens démons refaisaient surface, et il avait visiblement peine à les affronter. Elle avait donc répondu à sa place.

– Si vous posez la question, capitaine, c’est que vous connaissez déjà la vérité, au moins en partie. il ne sert donc plus rien de continuer à vous la dissimuler. Vous avez en face de vous Berin Leotelsûn, prince de la maison de Leotel et héritier du trône d’Omirelhen, usurpé par sa propre sœur.

La réponse de Shari n’avait fait qu’exaspérer encore plus Imela.

– Et il n’est pas capable de me le dire lui-même ? Je voudrais l’entendre de sa propre bouche ! Devant le silence d’Aridel, le capitaine s’était tournée de nouveau vers Shari. Et vous étiez au courant, bien sûr. J’imagine que vous êtes vous aussi de sang royal ?

Shari avait souri malgré elle. Imela était loin de se douter pas à quel point son sarcasme était vrai.

– Vous ne croyez pas si bien dire, capitaine. Mon nom est Shas’ri’a, et je suis fille de l’empereur Mesonel, ancien souverain de Sûsenbal. Satisfaite ?

Imela, si elle avait été surprise, ne l’avait nullement montré. Elle avait cependant marqué une petite pause, rassemblant ses pensées. Elle avait fini par répliquer, d’un ton légèrement plus calme.

– Enfin un peu d’honnêteté. Oui, cela me satisfait, d’une certaine manière. Et je comprends un peu mieux à présent les raisons qui vous ont poussé à quitter Sûsenbal pour rejoindre Sorûen. Ce que j’aimerais savoir, par contre, c’est la raison pour laquelle le roi légitime d’Omirelhen se retrouve sur mon navire au lieu de faire valoir ses droits. Es-tu donc incapable de faire face à ton devoir, Aridel ?

Shari avait admiré la capitaine du Fléau des Mers pour sa capacité a parler sans détours à un homme qu’elle savait à présent être de haute noblesse. Ses mots avaient été très durs, à la mesure de la surprise et de la déception qu’Imela avait du ressentir en découvrant la vérité. L’ex-ambassadrice y avait vu une image miroir de ses propres sentiments envers Aridel. Elle s’était cependant à prendre sa défense, mais elle l’avait vu relever la tête. Ses yeux affichaient une profond tristesse, mais son visage semblait plein de détermination. C’était d’une voix presque assurée qu’il avait parlé :

– Tu ne sais pas vraiment de quoi tu parles, Imela, mais il me faut admettre que tu as peut être raison. Et je n’aurais pas dû te cacher la vérité pendant aussi longtemps. Je vais te dire pourquoi je suis ici, et ce sera à toi de juger si mes actions sont celles d’un lâche ou non. Cela ne pourra de toute manière pas faire baisser l’opinion que j’ai de moi-même.

Il avait pris une longue inspiration avant de continuer. Imela et Shari étaient restées silencieuses, attendant son récit. Shari en connaissait les grandes lignes bien sûr, mais c’était la première fois qu’elle entendait Aridel en parler ouvertement.

Lorsque les nuages de l’Hiver Sans Fin sont arrivés, j’étais en mission à Cersamar pour mon père. Après la bataille, j’ai accompagné Shari en Sûsenbal, afin d’offrir le soutien d’Omirelhen à l’archipel. C’est là que j’ai appris la mort de mon père, le roi Leotel. Ma sœur, Delia, profitant de mon absence, s’est emparée du trône dans la foulée, prétextant ma disparition. Je suis certain que c’est elle qui a lentement empoisonné notre père. Elle a toujours eu une très grande ambition, et le trône à toujours été son objectif, même lorsque mon frère Sûnir était en vie…

Je n’aurai malgré tout jamais imaginé qu’elle puisse s’allier à un monstre comme Oeklos pour parvenir à ses fins. C’est pourtant ce qu’elle a fait, transformant Omirelhen en un royaume vassal du Nouvel Empire. Fou de rage, j’ai alors décidé tenté d’y retourner pour faire valoir mes droits, mais il était déjà trop tard. Delia est une très fine politicienne, et elle a su acheter ou obtenir par chantage le soutien de la majorité des seigneurs du royaume. Ceux-ci ont refusé de me reconnaître, me considérant comme un imposteur, suite à mes années en tant que mercenaire.

Mes options étaient très limitées. Je pouvais tenter de reprendre le contrôle du pays par la force, comptant sur les quelques nobles qui étaient restés fidèles à la volonté de mon père. Mais que pouvais-je espérer d’une guerre civile en Omirelhen ? Cela aurait fait replonger le royaume dans ses heures le plus sombres, avant que mon ancêtre Leotel 1er en prenne le contrôle. L’ombre de l’Hiver Sans Fin se répandait au nord, et je ne voulais pas qu’Omirelhen soit déchiré par la guerre. J’ai donc simulé ma mort et je me suis enfui avec Daethos. J’ai peut-être abandonné ma responsabilité envers mon peuple et ma famille, mais qu’aurais-je pu faire d’autres sans risquer inutilement des vies ?

Aridel s’était tu, son regard toisant celui d’Imela. La capitaine, absorbant cette confession était restée silencieuse un moment. Elle s’était alors assise et avait demandé plus calmement :

– Et les Chênadiri qui te recherchent ?

– Delia a découvert que je n’étais pas mort, j’ignore comment. Elle sait que je représente une menace pour son pouvoir et je pense qu’elle est bien décidée à m’éliminer définitivement. Mais elle ne peut pas envoyer des Omirelins accomplir la tâche, ce serait trop risqué. C’est pour cela qu’elle a fait appel aux Chênadiri. C’est un moyen discret de se débarrasser de moi. Et c’est aussi la raison pour laquelle je dois garder mon identité secrète.

Aridel avait alors baissé la tête.

Je suis désolé de t’avoir menti.

– Tu aurais pu me faire confiance ! La colère était encore vive chez le capitaine. Je peux t’aider à reprendre ta place et…

Aridel avait parlé d’un plus ferme, lui coupant la parole.

– Je te l’ai dit, je refuse de démarrer une guerre civile pour le trône d’Omirelhen. Et puis même si je triomphais, combien de temps penses-tu qu’il faudrait à l’empereur pour envahir le royaume ? Pour le bien de mon propre peuple, je suis condamné à rester un roi en exil, sans terre. Si tu ne veux plus de moi à bord du Fléau des Mers je m’en irai.

Delia s’était de nouveau levée et, s’approchant d’Aridel, lui avait posé la main sur le visage, le forçant de nouveau à affronter son regard.

– Tu me connais encore bien mal, si tu crois que je vais t’abandonner. Tu es bien trop précieux, tant pour le Fléau des Mers que pour moi personnellement. Elle lui avait alors déposé un baiser sur les lèvres avant de continuer. Je garderai ton… votre secret avait-elle dit, se tournant également vers Shari. Mais en contrepartie, je compte sur vous deux pour m’accompagner et m’aider dans ma mission, à commencer par la libération d’Itheros. Vous pouvez partir, à présent, Shari, je souhaiterai discuter avec Aridel en privé.

L’ex-ambassadrice avait alors quitté la pièce, envahie par un sentiment mêlé de soulagement et, elle devait bien l’admettre, de jalousie.

Effaçant cet amère pensée, la jeune femme se concentra de nouveau sur l’instant présent. Les marins du Fléau des Mers étaient désormais tous à leurs postes de combat. Sur le pont central, les canonniers étaient à coté de leurs pièces, dans l’attente des ordres d’Aridel. Le plan d’Imela pour libérer Itheros était à la fois très simple et très dangereux. La capitaine n’avait pas hésité une seconde à risquer sa propre vie pour accomplir son objectifs. Elle avait quitté le navire quelques heures auparavant, et selon toute probabilité, elle devait a présent se trouver près de la forteresse, qu’elle avait rejoint par les sentiers côtiers. Il ne lui restait maintenant plus qu’à attendre que son navire entre en action…

Shari descendit sur le pont pour écouter les dernières instructions d’Aridel à ses hommes. L’ex-mercenaire parlait doucement, mais d’une voix assez forte pour être entendu par les chefs d’équipe.

– Rappelez-vous que notre but n’est pas de détruire les murs de la forteresse. Nous devons simplement faire diversion pour que le capitaine puisse entrer sans être vue. Visez les endroits ou vous apercevez des troupes pour les forcer à se déplacer en permanence.

– Oui lieutenant, répondirent les artilleurs à l’unisson.

Aridel aperçut alors Shari.

– Ne restez pas là, Shari. Le pont supérieur est un des endroits les plus dangereux du navire pendant la bataille.

– J’ai affronté pire, Aridel, répondit-elle d’un air décidé.

– Très bien dit-il, voyant qu’il était inutile d’insister. Mais si le combat devient trop dangereux vous devrez partir, d’accord ?

Shari acquiesça. Attaquer son propre pays ne devait pas être facile pour Aridel, mais il s’acquittait de sa tâche avec un détachement qu’elle admirait. Au dessus d’elle, Demis cria :

– En position !

– Très bien ! dit Aridel. Canonniers, parés à tirer !

Son ordre fut immédiatement répété sur les ponts inférieurs. Il attendit une minute puis ordonna.

– Visez !

Les artilleurs pointèrent leurs pièce sur une cible invisible, attendant l’ordre final.

– Feu !

Ce fut comme si le jour venait de se lever d’un seul coup. Plusieurs dizaines de canons tonnèrent d’une même voix, dans un fracas digne d’Erû lui même. Leurs projectiles se dirigèrent à une vitesse phénoménale vers la forteresse de Frimar où Imela attendait.

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