Trahison (3)

Convoqué dans la salle du trône. Depuis qu’il avait dû se transformer en bourreau pour Oeklos, Djashim appréhendait énormément les audiences impériales. Il se rendait donc avec réticence vers sa destination, ses pensées se bousculant les unes les autres. L’assassinat qu’il avait dû commettre de sang-froid le hanterait probablement jusqu’à la fin de sa vie, et il se rappelait avec horreur de chaque seconde.

Que lui-voulait donc Oeklos cette fois ? Djashim soupçonnait que cela avait à voir avec Taric. Le jeune général avait pris un grand risque en épargnant la vie de l’ex-mage. Cependant, il se rappelait du sacrifice de Delan qui lui avait permis de devenir officier impérial, et il se sentait redevable envers son ami, Taric. Djashim refusait de laisser un autre mage mourir pour lui. Contrairement à Lanea, il n’était pas encore entièrement prêt à tout sacrifier pour atteindre son objectif. Etait-ce une faiblesse de sa part qui le mènerait à sa perte ? Il entra avec cette pensée dans la salle du trône.

Oeklos, toujours assis au centre de la gigantesque pièce, discutait avec son premier ministre. Cela n’augurait rien de bon. La seule personne à Oeklhin plus cruelle que l’empereur lui même était sans aucun doute Walron, et Djashim abhorrait le chef du gouvernement. Le jeune homme savait que le sentiment était réciproque, et Walron cherchait par tous les moyens à se débarrasser de celui qu’il voyait comme un rival. Ses espions étaient partout. Djashim devait en permanence surveiller ses arrières. Le jeune général avait d’ailleurs été surpris que Walron n’ait pas tenté de le contrecarrer à propos de Taric. Sur le moment, il n’y avait guère prêté attention, mais peut-être était-ce là une grave erreur.

Djashim se rapprocha pour se placer au pied du trône, à coté de Walron. Il s’inclina alors profondément devant l’empereur, en signe de soumission. Il sentait le regard froid d’Oeklos sur son dos. Il frissonna intérieurement, attendant que le maître d’Oeklhin prenne la parole.

– Général, dit l’empereur d’un ton encore plus glacial qu’à l’habitude. Il est parvenu à mes oreilles de bien décevantes nouvelles vous concernant. J’attends de vous des explications !

Djashim fut pris d’une peur presque panique et dût faire appel à toute sa volonté pour ne pas s’enfuir en courant. Rassemblant son courage, il finit par dire, d’une voix qu’il espérait ferme.

– Votre altesse impériale, si je vous ai déplu de quelque manière, j’en suis désolé. Je ne vois cependant pas de quoi…

– Ne vous jouez pas de moi ! Chaque mot de l’empereur était comme une lame perçant les entrailles de Djashim. Walron m’a rapporté que la résistance comptait vous utiliser pour porter un coup aux ports impériaux de Lanerbal. J’en viens même à douter de votre loyauté. Qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

Djashim était toujours terrorisé, mais il sentit une vague de soulagement tempérer sa peur, ainsi qu’une pointe de déception. Il avait été trahi, et la seule personne qui avait pu le faire de cette manière était Taric. Djashim ignorait le mobile de l’ex-mage, mais il soupçonnait que Walron lui avait fait une offre impliquant très probablement sa vie. Taric avait cependant été dupé. Lanea avait été plus maligne que lui. Elle avait deviné son double jeu et lui avait fourni une fausse histoire à propos de la résistance. C’était un scénario qu’elle et Djashim avaient prévu de longue date, et le jeune homme savait exactement ce qu’il fallait faire. Il hésita un instant. Il signait probablement l’arrêt de mort de Taric, mais il n’avait pas le choix. C’était le mage qui avait commis la première erreur.

– Votre altesse impériale, dit Djashim, j’ignore ce que vous a dit exactement votre informateur, mais il semblerait que l’on vous rapporte des faits non vérifiés.

– Non vérifiés ? Une pointe de curiosité se faisait sentir dans la voix d’Oeklos. Expliquez-vous.

– Ce que l’on vous a raconté est une fable, une histoire que j’ai moi-même préparé avec soin. L’une des tâches que vous m’avez confiées est de débusquer les agents de la résistance sur l’île de Lanerbal. Mais ceux-ci se cachent, et il faut donc un appât pour qu’ils se révèlent à nous. Je suis jeune, et j’ai fait en sorte de lancer une rumeur exagérant ma naïveté et mon inexpérience. Je voulais faire croire à la résistance que je commettrais de grossières erreurs stratégiques s’ils venaient à attaquer un port de l’île. J’espérais ainsi les amener à révéler leur jeu. Et c’est-ce qui s’est produit, apparemment, mais pas de la manière dont je le pensais. Je n’imaginais pas que ces inepties parviendraient jusqu’à vos oreilles, votre altesse impériale.

Walron s’immisça alors dans la conversation.

– N’essayez pas de nous duper ! Il vous suffit de demander une mobilisation de la garde à un endroit précis pour laisser le champ libre à la résistance où elle le souhaite.

– Et pensez-vous vraiment, Excellence, que je donnerai de tels ordres ? Ce serait une décision qui viole mes directives premières de protection de son altesse impériale. En l’état actuel, je suis contraint par ces directives, et si je donne un ordre qui va à leur encontre, il devient illégal. Mes subordonnés auraient donc refusé de m’obéir, et j’aurai été immédiatement démis de mes fonctions. Je suis surpris que vous ignoriez cet aspect de la loi martiale, Excellence.

Walron devint rouge de colère, mais ne dit pas un mot. C’était la première fois que Djashim le voyait silencieux et confus face à l’empereur.

– Votre altesse impériale, reprit Djashim. Je peux vous montrer l’ensemble des documents administratifs qui prouvent mes dires. Jamais il ne m’est venu à l’esprit de vous trahir. Je suis à vos ordres.

Walron ne s’avouait cependant pas vaincu.

– La résistance semble bien vous connaître, pourtant… dit il d’une voix désagréable. Il vous est facile de vous cacher derrière la loi martiale, mais votre ambition est grande, et je ne suis pas certain que vous ayez toujours à cœur les intérêts de l’empire.

Djashim, dans un accès de courage, fit face à Walron.

– Ne soyez pas amer dans la défaite, excellence. Vous avez essayé de tourner mon agent double contre moi, et il vous a rapporté des informations erronées. C’est le risque lorsque l’on joue à ce jeu.

Oeklos leva alors la main.

– Il suffit. Vos querelles internes ne m’intéressent pas. Vos explications, général, semblent satisfaisantes, mais elle demandent vérification. Vous laisserez le premier ministre mener son enquête, mais en attendant de retrouver ma confiance, je pense qu’il est préférable de vous éloigner d’Oeklhin. Je vais donc faire d’une pierre deux coups en vous confiant une nouvelle mission.

Djashim, à la fois soulagé et inquiet, s’inclina.

– Je suis à votre service, votre altesse impériale.

Il se demandait quels nouveaux ordres allaient lui être confiés.

– Vous l’ignorez peut-être, mais le général Friwinsûn, votre prédécesseur, est mort assassiné, il y a de cela quelques jours. Il a été tué par les rebelles Sorûeni avant de réussir à lancer une quelconque offensive affirmant notre pouvoir dans la région. Cette triste nouvelle nous montre bien à quel point la situation est grave en Sorûen. Vous allez donc vous y rendre afin de reprendre la tâche de Friwinsûn et restaurer un semblant d’ordre dans ce pays.

Djashim dut se retenir pour ne pas tomber. Sorûen ? Ce n’était pas possible… Cela allait retarder indéfiniment leur plan ! Pas le choix cependant. Il ne put qu’acquiescer.

— A vos ordres, votre altesse impériale.

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