Trahison (2)

Niûrelmar. C’était le port le plus important de la côte Nord d’Omirelhen, et une des portes d’entrée du continent de Sorcasard. Niûrelmar avait toujours été une métropole à l’activité débordante. La ville avait été construite sur les ruines d’une cité Sorcami anéantie par l’Empire de Dûen. Le camp fortifié que les hommes avaient bâti alors avait traversé les époques en s’agrandissant de manière parfois démesurée, jusqu’à devenir l’une des plus grandes cités du monde. Même les guerres de conquête d’Oeklos et l’Hiver Sans Fin n’avaient pu entraver la croissance de Niûrelmar. Omirelhen se trouvait en effet au delà de la limite des nuages, et bénéficiait, tout comme Sûsenbal, d’un climat quasi-normal. Nombre de réfugiés venant du Nord, fuyant les glaces et les persécutions Sorcami, avaient donc décidé de s’y installer. Les plus chanceux, et surtout les plus riches d’entre eux avaient pu rester, à Niûrelmar augmentant ainsi d’autant le prestige de la ville.

Le port de Niûrelmar était un nœud commercial qui reliait Omirelhen à Sûsenbal, Setirelhen, Sortelhûn et Niûsanif. Son port était rempli de navires de toutes tailles, et certains d’entre eux attendaient même au delà des digues qu’une place se libère sur les docks.

Imela, prudente avait mis le Fléau des Mers au mouillage dans une crique assez éloignée de la ville. Les pirates étaient rarement les bienvenus dans les ports d’Omirelhen, et elle avait assez de provisions pour tenir encore un ou deux mois. Elle avait donc rejoint la ville à l’aide du canot, accompagnée d’Aridel. Tous deux arpentaient à présent les rues bondées, à proximité des quais. Imela observa Aridel. Son troisième lieutenant s’était laissé pousser la barbe, une pratique pas très réglementaire dans la marine Dûeni. Elle l’avait cependant toléré, plus par faiblesse envers son amant qu’autre chose. Ce dernier s’atit d’aiileurs enfermé dans un mutisme étrange depuis qu’ils avaient mis pied à terre. Imela devinait qu’il affrontait un conflit intérieur. Elle aurait bien aimé pouvoir l’aider, lui parler pour éviter qu’il ne s’enferme comme toujours dans ses pensées. Il avait cependant répondu très évasivement à toutes ses questions. L’amener à proximité des troquets de Niûrelmar n’était peut-être pas la meilleure idée qu’elle ait eu… Pourtant elle n’avait pas le choix, c’étaient les endroits de la ville où l’on pouvait le plus facilement obtenir des informations. Il fallait absolument qu’elle découvre où se trouvait Itheros, l’ancien Ûesakia des Sorcami. Enfin en espérant qu’il était toujours bien aux mains de la reine Delia.

Perdue dans ses pensées, Imela se rendit à peine compte qu’un homme lui barrait la route, et elle faillit lui rentrer dedans.

– Alors cuistot, dit l’individu d’un ton railleur, on ne regarde pas où on va ?

Imela aurait reconnu cette voix entre toutes. Elle leva les yeux et laissa échapper une exclamation de surprise.

– Rinel ! Impossible ! Que fais-tu en Omirelhen ? demanda-t’elle en le serrant dans ses bras.

Rinel était l’un des matelots qui l’avaient formée sur la \emph{Revanche}, le premier navire sur lequel elle avait navigué. Elle n’avait alors que neuf ans, et venait d’entrer dans la marine en tant qu’aide-cuisinier. Elle avait vécu à cette période des moments très difficile, et Rinel l’avait aidé à surmonter le pire d’entre eux. Elle lui devait beaucoup, et le revoir l’emplissait à la fois de joie et de nostalgie.

– Si je m’attendais à te voir ici ! dit-il le visage rieur. Il y a de nombreuses rumeurs qui circulent au sujet d’un certain capitaine Lame-Bleue, qui donne du fil à retordre à la marine d’Oeklos. Sa tête a été mise à prix par la reine Delia, tu sais, dit il avec un clin d’œil.

– Oh vraiment ? fit Imela, feignant l’ignorance. La pauvre femme. Je la plains.

Rinel rit.

– Tu parles de la reine, n’est-ce pas ? Tu viendras bien boire un verre avec un vieil ami, non ?

– Avec plaisir, répondit Imela. Mais d’abord laisse moi te présenter mon compagnon. Voici Aridel, il navigue avec moi, dit-elle simplement.

Rinel se tourna alors vers l’amant d’Imela. La jeune femme vit alors se dessiner sur son visage une expression d’étonnement, qu’il cacha instantanément. Connaissait-il Aridel ? Etrange ! Voilà qui allait nécessiter des éclaircissements.

***

Aridel, Imela et Rinel étaient installés sur la terrasse de l’une des auberges donnant sur les quais. Tout autour d’eux, le bruit des conversations des marins et dockers ayant terminé leurs journées emplissait l’air d’un brouhaha presque agréable. Imela sentait sur son visage les derniers rayons du soleil couchant, et cette sensation était très apaisante. La présence de l’astre du jour n’était plus pour Imela un acquis et elle appréciait toujours la chaleur qu’il apportait quand elle descendait dans l’hémisphère sud.

Cela faisait à présent deux bonnes heures qu’ils étaient attablés, et Imela et Rinel avaient pu rattrapé une bonne partie du temps perdu. Il était temps de passer à des choses plus sérieuses, pensa alors la jeune femme.

– J’imagine que tu dois avoir de bons contacts ici, dit-elle. Je ne vais pas te cacher la vérité. Je suis actuellement en mission, en quelque sorte, et j’ai besoin de ton aide. Elle tendit son bras en direction du nord.

Rinel se mit à rire.

– Tu as toujours été très douée pour le dramatique, Imela. Tu sais bien que je ferais ce que je peux pour te rendre service.

Imela sourit.

– Je ne peux pas trop te révéler, mais si je réussis, bien des choses pourraient changer… Elle laissa un silence ponctuer ses paroles. Mais je ne peux pas y arriver seule. Il me faut l’aide d’un Sorcamibien particulier. Son nom est Itheros, et il est l’ancien Ûesakia de Sorcamien. Il est censé être emprisonné ici. Penses-tu pouvoir découvrir où ?

Le visage de Rinel se fit soudainement grave.

– Je sais que tu as tes moyens de défense, Imela, mais tu veux vraiment risquer ta vie pour un Sorcami ? La reine Delia est très rancunière, et tu risques rapidement d’avoir toute la flotte Omireline à tes trousses, si tu fais évader un de ses prisonniers. En plus… Il s’interrompit, observant Aridel. L’amant d’Imela était resté silencieux durant toute leur conversation, détournant les yeux alors qu’ils discutaient. Rinel reprit. Tu m’as dit que tu mettais cartes sur table. Est-ce que ta « mission » est liée à cet homme ?

Imela ne parvint pas à masquer l’expression de surprise qui se dessina sur son visage. Elle se tourna vers Aridel, et vit dans ses yeux le désespoir le plus complet.

– De… de quoi parles-tu ? finit-elle par articuler.

– Allons arrête donc de faire l’ignorante. Tu me connais. Si j’avais voulu te causer des problèmes, je l’aurais déjà dénoncé aux autorités portuaires. Mais tu as peut-être raison, dit il en se ravisant. Les murs ont parfois des oreilles, ici. Et il est bien placé pour le savoir.

Imela était sans voix. Rinel savait de toute évidence quelque chose sur Aridel qu’elle ignorait. Elle allait lui demander une nouvelle fois ce qu’il voulait dire, mais elle n’en eut pas le temps car le matelot reprit :

– En ce qui concerne Itheros, je peux facilement te renseigner. Les autorités royales l’ont placardé un peu partout. Delia l’a fait interner dans la forteresse de Frimar, à la frontière avec Sorcamien, avec la plupart des seigneurs d’Omirelhen qui ont tenté de lui résister. Je doute cependant que tu puisses l’en déloger facilement, sauf peut-être si ton compagnon se présente aux portes, ricana-t’il.

Imela n’y tenait plus. Elle explosa :

– Mais enfin tu vas me dire de quoi tu parles ? Explique toi !

– Tu ne sais vraiment pas ? demanda Rinel, surpris à son tour. Il se tourna vers Aridel qui s’était pris la tête entre les mains. Il fait plus vieux que dans mes souvenirs, mais avec sa barbe il est presque le portrait craché de son père, que l’on voit sur toutes les pièces de monnaies ici. Ton compagnon n’est autre que Berin de la maison de Leotel, prince d’Omirelhen et frère de la reine Delia.

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