Trahison (1)

Lanea observait Taric. Elle espérait encore s’être trompée, mais le doute était difficilement permis. La jeune femme avait appris, ces dernières années, à déceler les petits mouvements de visage ou tics qui trahissaient son interlocuteur. Celui qu’elle avait toujours considéré comme un ami lui mentait. Il cachait quelque chose, et Lanea savait qu’elle ne pouvait pas faire confiance à ses propos.

L’histoire que Taric venait de raconter à la jeune femme concordait pourtant en tout point avec les informations que lui avait faites parvenir Djashim. Tout cela semblait cependant trop parfait, et il n’en avait pas fallu plus pour éveiller les soupçons de Lanea. Après trois ans à diriger un réseau clandestin, et à se cacher des espions d’Oeklos, elle était devenue très méfiante, parfois même paranoïaque. Soupçonner ses amis était devenu son lot quotidien.

Taric était visiblement nerveux. Même s’il était possible d’attribuer son état d’excitation à son récent emprisonnement, Lanea ne pouvait se permettre de prendre le moindre risque. Il était déjà très dangereux pour elle de rencontrer un agent potentiellement compromis en personne.

La jeune femme s’était bien sûr assurée de ne pas avoir été suivie lorsqu’elle avait rejoint leur lieu de rendez-vous dans les sous-sols de la forteresse d’Oeklhin. Elle aurait cependant préféré être accompagnée par Erûciel ou un de ses agents, afin de s’assurer de sa sécurité. Elle avait appris à se défendre bien sûr, mais si Taric était venu accompagné, elle n’aurait pas pu faire grand chose.

– Il… il est impératif que je fournisse à Djashim des informations qui prouvent que je travaille à présent pour lui, balbutia l’ex-mage. Si je disparais sans l’aider sa position sera compromise.

Lanea réfléchit un moment avant de répondre. Elle avait un plan bien sûr. Elle savait comment utiliser Taric à son avantage. C’était malgré tout un grand risque. Si elle se trompait c’était Djashim qui risquait d’en faire les frais. Elle n’avait pas le choix, cependant. Son idée était la moins risquée des options qui s’offraient à elle.

– C’est très dangereux, Taric, dit-elle. Vous avez déjà eu beaucoup de chance que Djashim ait pu vous faire sortir de la prison. Vous êtes maintenant connu des forces de sécurité impériales, et vous constituez malgré vous un risque pour la résistance. Le plus prudent serait que vous quittiez Oeklhin au plus vite.

– Mais… et Djashim ? il …

– C’est bien là mon dilemme, coupa alors Lanea, un peu sèchement. Djashim a mis sa mission et sa vie dans la balance en vous aidant, et sa position est d’une importance vitale pour nos plans.

La jeune femme marqua une pause. Il fallait absolument que Taric croie ce qu’elle allait lui raconter à présent, et elle tenait à en souligner l’importance.

Le mieux est probablement, reprit-elle, que je vous dise quel est notre plan à long terme. Peut-être pourrons-nous trouver ensemble une solution pour aider Djashim.

Le regard de Taric s’emplit d’une forme d’avidité qui ne fit que confirmer les soupçons de la jeune femme. Si elle avait encore des doutes sur ce que comptait faire l’ex-mage, il se dissipèrent à ce moment. Elle savait ce qu’il lui restait à faire. Elle n’en était pas fière, mais elle avait appris à mettre de coté sa conscience depuis la mort de Domiel. Elle avait trop perdu face à Oeklos pour reculer maintenant. Rien ni personne ne l’arrêterait plus !

Comme vous le savez, expliqua-t’elle, l’île de Lanerbal est devenu le point de convergence de toute l’organisation logistique d’Oeklos. C’est d’ici qu’arrivent et repartent les navires qui redistribuent les richesses et la nourriture de l’hémisphère sud vers l’empire de Dûen et les royaumes du nord qui subissent de plein fouet par l’Hiver sans Fin. Oeklos prend bien sûr sa commission au passage, qui lui permet de faire vivre son armée et sa forteresse. Les ports de Lanerbal, comme Trûpidel, par exemple, sont donc d’une importance vitale pour lui. Et ils constituent une cible de choix pour nous. Notre plan actuel consiste à mener une attaque de diversion sur l’un d’entre eux afin que Djashim ait une excuse pour déplacer la garde impériale à cet endroit. Ainsi nous pourrons mobiliser nos agents pour incendier le reste des ports, et interrompre le flot d’approvisionnement des armées et de la garde impériale. Cela donnerait aux réseaux de résistances d’Erûsard et de Sorcasard une opportunité d’agir.

Lanea cessa de parler, observant la réaction de Taric. Celui-ci avait du mal à cacher sa surprise. Il finit par dire :

– C’est un plan très complexe, finit-il par dire.

– Oui, répondit Lanea. Et il n’a une chance de fonctionner que si Djashim reste à sa position actuelle.

– Je ne peux alors pas accepter, dit Taric d’un ton presque sincère, que mes erreurs soient la cause de son échec. Je resterai ici. Il faut que nous trouvions une histoire que je puisse donner à Djashim afin qu’il ne soit pas découvert.

– Merci Taric, approuva Lanea en inclinant la tête. Elle prit alors une feuille de papier et y dessina un plan. Voici la position d’une ancienne cache de notre réseau que nous n’utilisons plus depuis plusieurs mois. Je vais faire en sorte que nous y déposions des armes et des informations de manière à faire croire aux autorités impériales que nous y étions récemment. Vous n’aurez qu’à dire à Djashim de fournir ces informations à Oeklos, cela devrait suffire à prouver qu’il vous a bien dans sa poche.

Lanea lui tendit le plan, puis tourna sa tête à droite et à gauche.

– Je ne peux pas rester plus longtemps ici. Si nous sommes découverts, tous nos espoirs seront réduits à néant. Bonne chance à vous, Taric.

– Et à vous, Lanea, dit l’ex-mage en lui effleurant la main.

Lanea frissonna à ce contact. Elle ne put s’empêcher d’apercevoir le soupçon de regret qui passa dans les yeux de Taric. Elle prenait un risque en le laissant repartir, mais tout cela pouvait se transformer en une opportunité hors du commun. Si l’ex-mage pensait s’être joué d’elle, il risquait d’en être pour se frais.

Alors qu’elle rejoignait l’herboristerie, Lanea ne put s’empêcher cependant de ressentir un sentiment de culpabilité. Qu’était-elle devenue ? La mort de Domiel et la destruction de Dafashûn l’avaient transformée, et elle se demandait par moment si elle n’était pas en train de se devenir un monstre sans cœur. Si elle était capable de sacrifier des vies pour atteindre ses fins, était-elle si différente que cela d’Oeklos ?

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