Tortues (5)

Tortues (5)

La nuit était étrangement claire, et aucun nuage ne venait masquer la douce lumière des étoiles qui brillaient au dessus de la clairière. Le centre du village d’Inokos était rempli de Sorcami qui se tenaient immobiles et silencieux, semblant attendre un signal quelconque. Leur présence était impressionnante, surtout pour Shari qui, avec ses deux compagnons, se tenait à la place d’honneur, debout au centre de ce rassemblement.

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Dans un mouvement fluide, la foule des hommes-sauriens se fendit soudainement, laissant un passage à Daethos qui venait d’apparaître, vêtu d’une longue robe blanche, et tenant à la main un globe sur lequel était peints sept visages représentant des Sorcami. Le shaman avançait d’un pas solennel, et la foule se mit soudain à chanter, d’abord doucement, puis de plus en plus fort. La mélodie était étrange, ne ressemblant à rien de ce que Shari avait déjà entendu, mais n’était pas dépourvue d’une certaine beauté.

Lorsque Daethos atteignit le centre de la place, à coté de Shari et ses compagnons, la foule se tut. Le Sorcami brandit alors le globe, et se mit à parler dans la langue des hommes-sauriens. Tous l’écoutaient attentivement, avec un respect qui forçait l’admiration. Le discours dura près d’une dizaine de minutes. Lorsqu’enfin Daethos baissa le globe, ce fut sous un tonnerre de cris et d’applaudissements, bientôt suivis par un nouveau chant. La fin de ce dernier était clairement le signal de départ des festivités, et les Sorcami se dispersèrent alors pour se retrouver en petit groupe près des foyers qui avaient été allumés tout autour de la place.

Shari, Domiel et Aridel se rapprochèrent de Daethos.

– Magnifique cérémonie, maître Daethos, complimenta Domiel. J’avoue être curieux quant à la teneur de vos propos. Qu’avez-vous dit à votre peuple ?

Shari partageait la curiosité du mage, et prêta donc une oreille attentive à ce que lui répondit le shaman.

– Je n’ai fait que répéter ce que je vous ai déjà dit, mage-Domiel. Il est temps pour nous de se replonger à nouveau dans les affaires du monde, et il est de mon devoir, en tant que shaman et guide de la tribu d’Inokos, de montrer le chemin. J’ai donc dit que je partais, avec les héritiers de Liri’a, pour représenter la tribu d’Inokos auprès du monde des hommes.

– Et ce globe, que signifie t’il ? demanda Shari, ne pouvant plus retenir sa question.

– C’est la marque des ssepts pères, princesse-Shasri’a. C’est un symbole qui nous rappelle que, malgré nos différends, tous les Sorcami sont frères et ont une origine connue.

– La marque des septs pères ?

Le shaman eut ce qui pouvait passer pour un petit rire…

– Parfois j’oublie que je m’adresse à des humains. Bien sûr, vous ne connaissez pas notre histoire. La race des Sorcami a été créée il y a de cela près de deux-mille ans par les mages de Blûnen, ceux que vous appelez les Anciens. Nous étions sssupposés devenir leurs esclaves, chargés des besognes que les mages ne pouvaient pas effectuer. Et afin d’être sûrs que nous ne nous ne nous multiplierions pas hors de leur contrôle, les Anciens ne créèrent au départ que des Sorcami femelles. Cependant, un de ces mages, que nous connaissons sous le nom d’Okiokioa, le père des pères, décida de braver cet interdit et créa sept Sorcami mâles. Ceux-ci parvinrent à s’échapper à l’emprise des Anciens et fondèrent sept clans qui sont devenu la base de notre peuple. Tous les Sorcami vivant à ce jour sont donc leurs descendants, et chaque tribu se réclame d’un des sept pères. Mon peuple est affilié à Ûleokia, le père de la forêt. A chaque cérémonie, nous invoquons son esprit et celui de ses frères de nous apporter leur bénédiction…

Une histoire à la fois étrange et familière, se dit Shari. Les Sorcami étaient à la fois si proches et si différents des hommes. En les regardant danser et discuter autour des feux qu’ils avaient allumés, la jeune fille se dit que les divergences entre la race de Daethos et les hommes étaient bien moins grandes qu’ils n’y paraissait. Cette fête aurait tout aussi bien pu être une célébration de la moisson chez les paysans de Sûsenbal, n’aurait été la peau verte de ses participants.

C’est sur cette réflexion que la jeune femme rejoignit ses compagnons qui avaient déjà commencé à manger…

***

Le groupe composé de Daethos, Domiel, Aridel et Shari partit dès le lendemain matin. Ils étaient chargés de vivres et de provisions que leur avaient fourni les Sorcami, et qui étaient bien plus que suffisantes pour le voyage qu’ils devaient accomplir.

Au bout de quelques heures de marche, les voyageurs arrivèrent à la la lisère de la forêt d’Oniros. Au loin, au distinguait vaguement la forme sombre de la ville de Sorelmûnd, perchée sur sa colline. Lorsqu’ils passèrent le dernier des arbres de la forêt, Daethos eut un petit moment d’hésitation.

– C’est la première fois depuis sept siècles qu’un membre de mon peuple franchit les frontières de la forêt, dit-il simplement.

Dans un élan de spontanéité, Shari prit la main écailleuse de l’être à la peau verte. Elle vit du coin de l’œil le regard étrange que lui jeta Aridel, mais elle n’en avait cure.

– Allons venez Daethos. Il est temps pour vous de découvrir les merveilles de notre monde, et de nous aider à les préserver…