Tortues (4)

Tortues (4)

La nuit était bien avancée, et Aridel commençait à s’inquiéter sérieusement. Où pouvaient donc rester Domiel et Shari ? Il ne pouvait se résoudre à partir en les laissant dans cette tour, malgré l’ordre de Domiel. Plusieurs fois, l’ex-mercenaire avait voulu se lancer à la recherche de ses compagnons. Seule la présence de Daethos l’avait tempéré. Le Sorcami avait décidé d’attendre, et Aridel avait fini par plier. Ils étaient donc toujours près de la Tour, essayant de distinguer des signes du mage et de l’ambassadrice à travers la nuit.

Aridel aperçut soudain deux formes sombres s’approcher. Au bout d’un petit temps il constata avec un soulagement non feint, qu’il s’agissait de Domiel et Shari. L’ex-mercenaire se précipita à leur rencontre. Le mage et l’ambassadrice de Sûsenbal semblaient fatigués, mais le sourire qu’ils arboraient tous les deux signifiait clairement qu’ils avaient trouvé quelque chose.

– Notre mission est accomplie, dit simplement Domiel en réponse à l’interrogation silencieuse de son compagnon.

Aridel en resta bouche-bée de stupeur.

– Le… le bouclier est activé ? Mais nous n’avons rien vu de spécial se produire…

– Comme celui de Rûmûnd, il s’agit d’une protection invisible à l’œil nu. Mais je vous assure qu’il est bien actif, et…

Daethos interrompit Domiel.

– Nous devrions retourner au village au plus vite. Il ne fait pas bon ssséjourner trop longtemps dans les ruines des Anciens la nuit tombée…

Aridel se tourna vers le Sorcami.

– Repartir ? Mais nous sommes tous fatigués et…

– Daethos a raison, Aridel, coupa Domiel. Il vaut mieux que nous repartions. Allon,s venez je vous raconterai tout en chemin.

Aridel se tourna vers Shari qui semblait épuisée. Le jeune fille le regarda avec un léger sourire.

– Ne vous en faites pas pour moi, Aridel, je vous suivrai.

L’ex-mercenaire n’avait donc plus qu’à s’incliner devant la volonté de ses compagnons. Il ramassa ses affaires et se mit à les suivre alors qu’ils repartaient dans la forêt.

***

Lorsqu’ils parvinrent enfin au village d’Inokos, le jour commençait à se lever. Le soleil pointait déjà ses rayons sur la clairière où régnait une activité débordante malgré l’heure matinale. Les femmes Sorcami étaient en train de préparer le petit déjeuner, une sorte de bouillie faite de divers légumes et racines de la forêt.

« Ah ! dit Daethos. Nous arrivons à temps pour le Pûksos. Venez, cela nous fera du bien. »

Malgré la fatigue, Aridel et ses compagnons ne se firent pas prier. Une Sorcami leur servit le brouet dans un pot en terre cuite. Le Pûksos avait un goût amer mais pas forcément désagréable, surtout pour des personnes affamées après douze heures de marche.

L’estomac plein, les compagnons rejoignirent la hutte qui leur avait été assignée, et s’endormirent sans même prononcer un mot.

Il se réveillèrent en fin d’après-midi, et après une frugale collation, s’assirent pour discuter de la marche à suivre.

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– A présent que le bouclier est activé, il est temps de passer à la prochaine étape de notre voyage : Niûsanin, dit Shari.

La jeune fille avait toujours l’air fatigué, mais elle avait bien meilleure mine que la veille, et avait retrouvé une partie de sa vivacité. Aridel était quant à lui plus circonspect.

– C’était effectivement le plan, mais comment proposez-vous que nous arrivions ? Nous avons plus l’air de vagabonds que d’une délégation d’Omirelhen…

La jeune femme eut un petit rire.

– Ne vous inquiétez pas pour cela. Je suis connue à Niûsanin, et il ne me sera pas difficile de prouver qui je suis. Domiel est un mage, et bénéficiera aussi d’un bon statut dans la ville. Quant à vous, Aridel, vous vous considérez peut-être comme un vagabond, après toutes ces années à vivre dans la crasse, mais devrais-je vous rappeler que vous êtes un prince de la maison de Leotel ? Une fois convenablement habillé, personne ne doutera de votre rang.

– Effacez ce sourire, Domiel, grommela Aridel en voyant l’air amusé de son compagnon. Je vois que je n’ai pas mon mot à dire… Nous partirons dès demain, je suppose ?

– Oui, cela vaut mieux, dit Domiel. Je vais aller voir Daethos pour voir s’il peut nous fournir quelques provisions pour le trajet.

– Ce n’est pas la peine, mage-Domiel, je ssuis déjà là.

Les trois humains se tournèrent vers le Sorcami qui venait d’entrer dans la hutte.

– Maître Daethos, dit Domiel. Soyez le bienvenu. Je suppose que vous avez entendu notre conversation.

– Oui, mage-Domiel. Et ne vous inquiétez pas, vous aurez toutes les provisions que vous voulez. Mais en échange, j’aurai quelque chose à vous demander.

– Nous vous écoutons.

– Les nouvelles que vous m’avez apportée, mage-Domiel, sont troublantes et inquiétantes. Pendant très longtemps, mon peuple s’est tenu à l’écart des affaire des hommes et des Sorcami, mais je crains que cette paix ne puisse durer éternellement. Si le peuple des hommes-sauriens est de nouveau en guerre avec les hommes, nous en subirons tous les conséquences. Or vous représentez tous les trois l’héritage de Liri’a et Wicdel, deux humains qui ont fait passer l’intérêt de mon peuple avant le leur. C’est pourquoi je souhaiterais vous accompagner dans votre voyage, ne serait-ce que pour montrer aux humains que tous les Sorcami ne veulent pas leur mort.

Les trois compagnons restèrent interloqués pendant un long moment. Ce fut Domiel qui se décida à rompre le silence.

– C’est une offre très généreuse, maître Daethos. Je ne sais pas si nous pouvons accepter un tel sacrifice. Votre peuple a besoin de vous.

– Mon peuple comprendra. La question est de sssavoir si vous voulez bien de moi comme compagnon.

A la surprise de tous, ce fut Shari qui répondit.

– Cela me parait en fait une excellente idée. Il n’y aura rien de plus déstabilisant pour les sénateurs de Niûsanin que de voir un Sorcami leur adresser la parole. Cela peut nous donner un avantage considérable dans nos négociations.

– Je m’en remets à vous pour ce qui est de la politique de Niûsanin, Shari, dit Domiel. Je n’ai donc aucune objection à ce que maître Daethos nous accompagne. Et vous Aridel ?

L’ex-mercenaire se méfiait toujours du Sorcami, mais il devait reconnaître que Daethos avait respecté sa parole jusque là, et les arguments de Shari avaient du poids.

– Pas d’objection non plus. Bienvenue parmi nous, maître Daethos.

Le Sorcami s’inclina.

– Merci à vous. Ce soir, un grand repas sera organisé pour notre départ, et nous partirons dès demain.

Daethos se retira alors comme il était venu, laissant ses trois futurs compagnons face à leur surprise.