Tortues (2)

Tortues (2)

L’intérieur de ce que Domiel avait appelé la Tour de la Vie était recouvert d’une épaisse mousse verte qui avait tout envahi, du sol au plafond. L’atmosphère était lourde, chargée d’humidité, et une forte odeur de moisi et décomposition venait chatouiller les narines de Shari. Sous les pieds de la jeune femme, le sol craquait par endroit, comme s’il était parsemé de petits morceaux de verre. L’ensemble donnait à l’endroit un aspect inquiétant, que venait renforcer la pénombre ambiante. Certaines parties du bâtiment semblaient cependant très bien conservées, ce qui était surprenant, si l’on considérait que nul humain n’y avait mis les pieds depuis plus de quatorze siècles…

Domiel n’avait pas dit un mot depuis qu’ils étaient entrés à l’intérieur, se contentant d’observer les lieux avec une expression d’admiration. De temps en temps, il s’emparait de petits objets tombés à terre, puis les reposait délicatement comme s’il avait peur de déranger l’arrangement de la tour. Le regard du mage avait une intensité que Shari ne lui avait jamais vu. Domiel analysait et pesait du regard chaque coin et recoin du bâtiment, cherchant le moindre indice qui pourraient les mener au bouclier d’Onirakin.

Les deux explorateurs avançaient ainsi prudemment, montant et descendant les escaliers et inspectant chaque pièce de fond en comble. Pour Shari, toutes les salles se ressemblaient, et elle avait parfois l’impression d’être prise au milieu d’un labyrinthe sans fin.

Par moment, la jeune femme croyait déceler des petits mouvement à la périphérie de son champ visuel. Dès qu’elle portait le regard vers la source de ce qu’elle avait perçu, cependant, elle ne voyait plus rien. Il s’agissait probablement de petits animaux de la forêt, se disait-elle pour se rassurer. L’image du Soksûnir était pourtant toujours présente dans son esprit, et il lui arrivait parfois de sursauter…

Alors qu’ils parcouraient un couloir pour se rendre dans une pièce à l’opposé de la tour, Shari vit quelque chose qui lui fit émettre un petit cri de surprise. Instantanément, Domiel se retourna et demanda d’un ton inquiet :

– Que se passe-t’il, Shari ? Qu’avez-vous vu ?

Devant Shari se trouvant une pierre gravée sur laquelle était représentée un bâtiment à douze faces, le même que dans le rêve que lui avait donné le poison du Soksûnir. Troublée, la jeune femme mit un petit temps à répondre à son compagnon.

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– Cette structure… Je, j’ai vu la même en rêve, lorsque j’étais inconsciente. Elle brûlait sous mes yeux… et je ne pouvais rien faire… Qu’est ce que ça signifie Domiel ? Quel est ce bâtiment ?

Domiel se rapprocha, et lorsqu’il vit la gravure, ses yeux s’écarquillèrent.

– Vous avez vu ce bâtiment en rêve ? Vous êtes sûre ? demanda-t’il d’un ton très sérieux, et presque inquiet.

– Oui, j’en suis sûre. Je reconnais cette forme étrange à douze faces. Vous savez ce que c’est ?

– Tous les mages connaissent ce bâtiment. C’est le palais de Dafakin, le cœur du royaume de Dafashûn, et la résidence du roi des mages. Chacune de ses faces symbolise un ordre de magie. Mais bien peu d’hommes de Sorcasard ou d’Erûsard ont pu le contempler. Il est très surprenant que vous en ayez rêvé…

– Mettriez-vous en doute mes paroles, Domiel ? Shari se sentait un peu vexée.

– Bien sûr que non, répondit le mage, conciliant. Mais je trouve cela étrange, et même inquiétant… Je ne suis pas superstitieux, mais la coïncidence est troublante. Si le poison du Soksûnir permet vraiment de voir l’avenir, celui de Dafakin parait bien sombre…

Shari eut un petit rire léger.

– Allons, Domiel, ne me dites pas que vous croyez vraiment que j’ai pu voir le futur…

– Rien n’est impossible… Mais nous nous occuperons de cela plus tard. Nous devons continuer à chercher la bouclier.

Le mage s’éloigna alors de la gravure, suivi par Shari, la tête emplie de funestes pensées.

***

L’exploration de la tour continua pendant plusieurs heures, jusqu’à ce que le ciel commence à s’assombrir. Jusque là, ni Domiel ni Shari n’avaient rien vu qui ressemble, de près ou de loin, à un portail d’activation du bouclier des mages.

– Il nous reste une dernière option Shari, dit alors Domiel, le visage marqué par la lassitude. J’avais espéré éviter d’en arriver là, mais nous n’avons plus le choix. Nous devons aller au sous-sol.

Shari tourna un regard inquiet vers son compagnon.

– Qu’est-ce qu’il ya au sous-sol ?

– Ce qu’il y a précisément, je l’ignore… Mais les légendes abondent sur ce que les Anciens faisaient dans les caves de la Tour de la Vie… On parle d’expériences secrètes qui bravaient tous les interdits. Et celles-ci ont très bien pu aboutir à l’existence de créatures étranges, bien plus terribles que le Soksûnir. Cela fait longtemps que la tour est à l’abandon, mais les caves sont probablement toujours dangereuses. Peut-être devriez vous rentrer et me laisser y aller seul.

Shari était fatiguée et aurait aimé accepter la proposition du mage, mais elle savait où était son devoir.

– Si le chemin du bouclier passe par ces caves alors je vous accompagne ! Il n’est pas question de vous laisser risquer votre vie seul.

Domiel eut un petit sourire.

– Ainsi soit-il. Suivez moi !

Tous deux descendirent alors un long escalier en colimaçon. Les marches étaient ébréchées et manquaient par endroits, et sans la lumière que Domiel produisait a l’aide d’un petit appareil, Shari serait probablement tombée. L’obscurité était en effet quasi totale, rappelant à la jeune femme les souterrains de la forteresse de Rûmûnd. Seul le bruit de gouttes d’eau tombant sur le sol humide venait rompre le silence qui régnait au sous-sol de la Tour de la Vie, qui méritait de moins en moins son nom, songeait Shari.

Plongée dans ses pensées, la jeune femme n’aperçut que trop tard la forme métallique qui se dressait à présent devant eux, leur barrant le chemin.