Tortues (1)

Tortues (1)

Chapitre XI – Tortues

L’atmosphère de la forêt était chargée d’humidité, et les vêtements d’Aridel lui collaient à la peau. Après six heures de marche dans cette végétation suffocante, l’ex-mercenaire avait perdu tout sens de l’orientation. La forêt était un vrai labyrinthe, et sans l’aide de Daethos, les trois compagnons auraient pu y voyager des jours entiers en tournant en rond.

Aridel, même s’il se devait d’admettre que l’assistance de l’homme-saurien était précieuse, restait méfiant vis à vis de leur guide. Il n’arrivait pas à oublier les atrocités que ses semblables avaient commis en Fisimhen, et sa marche forcée dans l’armée Sorcami n’était que trop présente dans sa mémoire. L’ex-mercenaire se tenait donc à distance de Daethos, contrairement à Domiel, qui passait beaucoup de temps avec lui. Le Sorcami et le mage conversaient tantôt en Dûeni, tantôt dans la langue des hommes-sauriens, et Aridel avait bien du mal à suivre ce qu’ils disaient…

Shari se tenait derrière eux. La jeune femme avait un regard fatigué mais suivait tant bien que mal la marche. Aridel, inquiet pour sa santé, avait bien tenté de s’opposer à son départ, mais l’ambassadrice était bien trop tenace pour abandonner alors qu’ils touchaient au but.

Mais étaient-ils vraiment si proches que cela de leur objectif ? Pour l’instant seule la parole de Daethos leur confirmait que les ruines d’une cité des Anciens se trouvaient non loin d’eux. Le Sorcami pourrait très bien leur tendre un piège. Qui pouvait deviner ce qui se passait derrière cette tête couverte d’écailles ? Les doutes qui envahissaient l’esprit d’Aridel étaient difficiles à écarter. Il faisait cependant confiance à Domiel, et le mage semblait croire en la parole du Sorcami.

Pour changer ses idées, Aridel se rapprocha de Shari.

– Comment vous sentez-vous ? demanda-t’il.

La jeune femme le regarda d’un air las, mais les yeux empli d’une détermination presque féroce.

– Ne vous en faites pas pour moi, Aridel, dit-elle. Je ne suis pas à l’article de la mort, et les potions de Daethos on fait des miracles sur moi.

Encore une fois, le doute revint s’insinua auprès de l’ex-mercenaire.

– Méfiez-vous tout de même. Qui sait ce que contiennent ces recettes Sorcami…

Shari se tourna vers le jeune homme, l’air amusée.

– Vous ne les aimez vraiment pas, à ce que je vois… Pourtant votre famille a toujours été alliée des Sorcami, et ce depuis les jours du premier Leotel.

– Peut-être, mais voyez où cela nous a mené… Nous sommes à présent en guerre contre les hommes-sauriens.

– Pas ceux qui habitent cette forêt. Ce sont des amis de votre famille.

– Cela reste à voir…

Tous deux restèrent alors silencieux, s’enfonçant toujours plus profondément au cœur de la forêt, perdus dans leurs pensées.

Les quatre compagnons marchèrent pendant deux heures encore avant d’arriver finalement à une clairière. Là, ils s’arrêtèrent, bouche-bée devant le spectacle qui s’offrait à eux.

Au milieu de la clairière se dressait une spire gigantesque, plus haute que les plus hauts arbres de la forêt. Il s’agissait clairement d’une construction humaine, mais si formidable qu’elle ne pouvait être que l’œuvre des Anciens. Cette tour avait la forme d’une double hélice dont les deux bandes étaient reliées par des passerelles disposées à intervalles réguliers. Ses façades avaient autrefois été en verre, mais la plupart étaient à présent brisées et remplies par la végétation qui reprenait peu à peu ses droits sur ce défi à la nature. Au sommet, cent toises au dessus du sol, se trouvait un dôme de verre brisé par lequel s’échappaient des lianes.

C’était la première fois qu’Aridel contemplait le travail des Anciens, les mages qui avaient jadis façonné le monde selon leur volonté. La majesté de leur ouvrage ne pouvait que lui imposer le respect. L’ex-mercenaire ne s’était jamais vraiment considéré comme très religieux, mais il ne pouvait s’empêcher de penser qu’une telle œuvre approchait le divin…

Même Domiel semblait fasciné. Il était pourtant lui aussi un mage, héritier direct du savoir de ceux qui avaient construit ce bâtiment. Seul Daethos restait de marbre face à cette merveille, comme si ce témoin d’un passé oublié lui était indifférent.

Domiel fut le premier à rompre le silence :

– La… C’est la Tour de la Vie ! C’est incroyable ! Elle existe vraiment ! C’est presque comme si je pouvais toucher le passé du doigt…

L’admiration et l’enthousiasme se lisaient dans les yeux du mage.

– La Tour de la Vie ? De quoi parlez vous, Domiel ? demanda Shari, curieuse.

– C’est… enfin c’était une légende, un mythe, que l’on enseigne à tous les membres de l’ordre des Agoblûnen, les mages guérisseurs. Jamais je n’aurais cru pouvoir la contempler en vrai. Penser que cet édifice est toujours debout après tant d’années…

A son tour, Aridel fut piqué par la curiosité en écoutant son compagnon…

– Racontez-nous, Domiel. Si nous devons entrer dans cet édifice, il est important que nous en connaissions le plus possible à son sujet.

– Homme-Aridel à raison, mage-Domiel, renchérit Daethos. Mon peuple évite d’habitude cet endroit car on raconte que des fantômes du passé y rôdent la nuit. Je n’ai accepté de vous y conduire que parce que vous m’avez dit que vous recherchiez la magie des hommes du passé. Mais si vous en savez plus sur cette magie, il serait sage de le partager avec nous.

Domiel, pressé de toute part, prit une longue inspiration avant de répondre, les yeux toujours fixés sur la spire.

– Je vais essayer de faire court. Lorsqu’il était au sommet de sa puissance, l’Empire de Blûnen s’étendait sur toute la surface du monde, des étendues glacées de Setidel aux forêts de Niûsanif. Les Anciens avaient construit des villes gigantesques, certaines s’étendant sur plusieurs dizaines de lieues, et même sous la terre… Dans chacune de ces cités, il existait des quartiers spécialisés qui, dépendant les uns des autres, permettaient à l’ensemble de vivre et de prospérer. Dans la cité d’Onirakin se trouvait le plus grand centre d’étude de la médecine et des sciences de la vie. C’est là qu’étaient formés la plupart des médecins de l’Empire et qu’ils effectuaient leurs recherches. D’après la légende, le siège de tout ce savoir se trouvait dans un bâtiment qui avait la forme d’une double spirale, élément de base de la vie. Là, les Anciens perfectionnaient leur savoir, et d’après la légende, la race des Sorcami fut créée dans la Tour de la Vie. Et c’est devant ce bâtiment que nous nous trouvons à présent.

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Un sorte de crainte révérencieuse s’empara d’Aridel. Il avait beau être un prince d’Omirelhen, avait-il vraiment le droit de pénétrer dans un lieu au passé si glorieux ? Peut-être n’était-ce que superstition, mais l’ex-mercenaire ne pouvait s’empêcher de se demander s’il ne serait pas punis par Erû après avoir profané ce temple du savoir. Il allait s’en ouvrir à ses compagnons, mais Daethos le coupa de court :

– Le pouvoir des Anciens est puissant ici, mage-Domiel. Mesure bien ce que tu vas faire si tu décides d’entrer dans cette tour.

Domiel se contenta de rire légèrement, et répondit, l’air amusé.

– Je suis mage également, Daethos. Et même si mon savoir est loin d’égaler celui des Anciens, j’en connais assez pour te dire que le seul danger qui existe dans ce bâtiment est celui que nous apporterons nous même. Et de toute façon, nous n’avons pas le choix. Nous trouverons sûrement un indice sur la position du bouclier dans la spire. Malgré tout vous avez en partie raison, la prudence reste de mise. Shari, vous êtes familiarisée avec le bouclier, pensez vous pouvoir m’accompagner à l’intérieur pendant que nos compagnons attendent ici ?

– Avec joie, Domiel, répondit la jeune femme, sans laisser le temps à Aridel de protester.

– Très bien… Daethos, si nous ne sommes pas revenus avant la nuit, considérez nous comme perdus, et ramenez Aridel à la lisière de la forêt.

L’ex-mercenaire allait contester cet ordre, mais le regard impérieux de Domiel le fit taire. Le mage était dans son élément, et avait naturellement pris le rôle de chef du groupe. Et ses décisions, Aridel se devait de le reconnaitre, étaient d’une logique imparable. Shari avait déjà l’expérience du premier bouclier et serait plus à même d’accompagner le mage dans ses recherches. Et s’ils échouaient, Aridel pourrait toujours monter une deuxième expédition.

Le prince d’Omirelhen vit que Shari avait dû arriver à la même conclusion. La jeune femme, malgré sa fatigue, était déjà entrain d’emboîter le pas au mage qui se dirigeait vers la spire. Aridel ne put que les suivre du regard alors qu’ils s’approchaient du bâtiment.