Symboles (6)

Symboles (6)

Aridel, assis sur un rocher, contemplait les vagues s’écrasant sur la falaise en contrebas. Le vent, même s’il n’était pas d’une violence extraordinaire, portait des embruns jusqu’au visage de l’ex-mercenaire, l’humidifiant d’une fraîcheur presque agréable. En dessous de lui, l’écume formait des motifs qui apparaissaient et disparaissaient de façon presque hypnotique et faisaient vagabonder ses pensées. Coincé sur une île, à des centaines de lieues d’Omirelhen, il lui semblait cependant presque qu’il était revenu sur les côtes de Sorcasard. C’était une sensation étrange, comme s’il perdait pied avec la réalité.

Il y fut cependant ramené lorsqu’il aperçut de la présence de formes sombres qui nageaient avec aisance au milieu de la mer formée. Intrigué, le prince d’Omirelhen décida de descendre vers la plage pour voir de quoi exactement il pouvait s’agir. Peut-être une espèce de dauphin des mers orientales qu’il ne connaissait pas ?

En un rien de temps, Aridel se retrouva sur l’étendue de sable gris. Il voyait toujours les formes qui semblaient jouer dans l’eau glacée. Il s’approcha et constata non sans surprise que les êtres qu’il avait devait lui possédaient des bras et des mains palmées ainsi qu’un visage qui paraissait presque humain. L’ex-mercenaire réalisa alors qu’il se trouvait en présence des mêmes créatures que celles qu’il avait entre-aperçu lors de sa traversée de l’Océan Extérieur.

C’était des sirènes ! Toutes les fibres de son être lui disaient que c’était impossible, et pourtant ces entités mythiques se trouvaient là, devant lui. Il contemplait de ses propres yeux le symbole de sa famille et du Royaume d’Omirelhen. Etait-il devenu fou ? Ou était-ce encore un rêve, similaire à la vision qu’il avait eue de son frère ?

– Ils n’aiment pas trop se montrer devant les étrangers, d’habitude, dit une voix.

C’était Takhini, qui, sans qu’Aridel le remarque, avait rejoint l’ex-mercenaire et se tenait à coté de lui. La présence des sirènes lui semblait parfaitement normale. Aridel, devant la banalité de sa remarque, décida de rentrer dans le jeu.

– Vous voulez dire que les sirènes viennent souvent ici ?

– Sirènes… Takhini sourit. Cela fait très longtemps que je n’ai pas entendu ce nom. La plupart des gens des îles du sud les appellent Esprits des Eaux, et considèrent que le simple fait des les voir est annonciateur d’un grand malheur.

Aridel, réalisant l’ironie des paroles du vieil homme, rit.

– Voilà qui correspond bien à ma situation, dit-il d’un ton mi-figue, mi-raisin. Les sirènes sont l’emblème de ma famille, et au vu de notre situation actuelle, je ne peux pas mettre en défaut cette superstition.

Takhini se tourna vers Aridel.

– Vous vous considérez comme frappé de malchance ?

– Disons que je suis très probablement né au mauvais endroit au mauvais moment, répondit simplement Aridel. Il ignorait pourquoi il arrivait à se confier si facilement à ce vieil homme qu’il connaissait à peine. Jamais je n’ai voulu de la responsabilité qui incombe à l’héritier d’une famille royale. J’ai tout fait pour y échapper, et je ne peux m’empêcher de penser que j’en paye à présent le prix. Je ne suis même pas capable d’accomplir la mission qui m’a été confiée par mon propre père.

– Tout n’est qu’une question de point de vue. Je vous ai dit que ces sirènes sont ici un signe de malheur, mais il me parait évident que pour votre peuple, ce n’est pas le cas. Sinon jamais vos sujets n’en aurait fait leur symbole. Tout ce qui nous arrive en ce monde est inscrit dans le Grand Livre d’Erû, et il nous faut l’accepter, le bon comme le mauvais, sans ressentiment ou regret. C’est en réalisant ceci que vous serez capable d’aller de l’avant et d’accomplir les tâches les plus difficiles.

– De belles paroles, vieil homme, mais elle ne me sont d’aucun secours. Je suis coincé ici sur cette île au lieu d’accomplir ma mission.

Takhini soupira.

– Nous avons du travail devant nous, je le crains. Mais commençons par le commencement. La première chose est de faire en sorte de vider votre esprit de tout ce qui vous empêche d’appréhender l’instant présent.

Sans ajouter un mot, le vieillard s’empara d’un bout de bois flotté aussi long que son bras, et se jeta sur Aridel. L’ex-mercenaire n’était pas armé et fut surpris par cet assaut impromptu. La force de son adversaire était considérable pour un homme de cet âge. Le prince d’Omirelhen se retrouva donc, malgré lui, par terre, le dos dans le sable humide. Réagissant par réflexe, il se saisit lui aussi d’un bout de bois, et se jeta sur son adversaire.

La vivacité de Takhini était extraordinaire, et il esquiva sans encombre tous les coups que tentait de lui porter Aridel. A chaque essai, il finissait par frapper le dos d’Aridel avec son bâton, lui intimant de réessayer. L’affrontement dura ainsi près d’un heure avant qu’Aridel, terrassé, ne finisse par s’effondrer de fatigue. Le vieil homme l’aida alors à se relever d’une main.

– C’était un premier pas vers la réalisation de votre esprit de combattant, mais il nous reste encore beaucoup de chemin à parcourir. Nous allons manger, et nous recommencerons, jusqu’à ce que votre esprit ne pense plus qu’au combat.