Symboles (5)

Symboles (5)

Quelqu’un frappait à la porte des appartements de Shari. Curieuse, la jeune femme ouvrit et se retrouva nez-à-nez avec l’un des gardes chargés de sa « protection ». Sans un mot, l’homme lui tendit un document frappé du sceau impérial. Il salua ensuite en frappant sa poitrine du poing droit, et, tournant les talons dans une posture toute militaire, s’en alla.

Shari, curieuse, décacheta la lettre qui lui avait été remise et la lut. La jeune femme n’en revenait pas. Elle tenait entre ses mains le sauf-conduit qui lui avait été promis par Lîren. Le mystérieux conseiller qui se prétendait son bienfaiteur avait donc tenu parole, chose rare et presque suspecte lorsque l’on considérait la mentalité de la cour impériale… Pourtant le document semblait parfaitement en règle. Impossible, bien sûr, de savoir qui en était à l’origine. Le sauf-conduit était signé par le chambellan du palais, mais ce dernier n’était qu’une potiche dont le rôle était de parapher tout ce qui lui tombait sous la main.

Malgré ses doutes, Shari savait qu’elle n’avait pas le choix. Si elle voulait découvrir qui avait assassiné le prince Bilêren et ainsi gagner la faveur de l’empereur, elle devait quitter sa prison. Sans plus attendre, elle sortit donc de ses appartements, le sauf-conduit à la main.

C’était le milieu de la matinée, et le palais impérial grouillait de vie. Les serviteurs du palais croisaient les courtisans affairés dans les couloirs encombrés, chacun vaquant à ses occupations. Tous feignaient bien sûr d’ignorer la présence de Shari. Il n’y avait sûrement pas une âme dans le palais qui ignorait la disgrâce dans laquelle la jeune femme se trouvait, et aucun des nobles de la cour ne souhaitait voir son honneur souillé en adressant la parole à une traîtresse supposée. Shari sourit intérieurement. De manière paradoxale, cette mise au ban allait lui faciliter la tâche. Il lui serait en effet plus facile de mener l’enquête sans risquer d’être interrompue, et…

La jeune femme interrompit le cours de ses pensées. C’était très étrange. Soudainement elle venait d’arriver dans un couloir totalement désert. Voilà qui était plus qu’anormal, surtout à cette heure de la journée.

Shari sursauta. Quelque chose venait de la frôler. Elle se retourna et se retrouva face à une forme sombre qui avançait vers elle le bras tendu dans un geste menaçant. Dans sa main se trouvait une lame dont l’éclat soulignait l’aspect létal. Le sabre se dirigeait tout droit vers la poitrine de Shari, et cette dernière eut tout juste le temps de placer son bras devant elle dans un geste d’autodéfense, bloquant ainsi le mouvement de l’assaillant. La jeune femme sentit une vive douleur à l’endroit où la lame avait rencontré son avant bras, et des gouttes de sang se mirent à perler.

Son agresseur dut cependant être surpris de la résistance qui venait de lui être opposée, car il lâcha son arme. Sans réfléchir, Shari, le cœur battant à tout rompre, lui porta un violent coup de pied à l’entrejambe. L’homme se plia en deux de douleur, et sa victime, sans attendre, courut dans la direction opposée. Sa fuite sembla durer une éternité, mais elle finit se précipiter dans une pièce dont la porte était ouverte. Shari referma derrière elle et s’adossa au mur.

La jeune femme, tout en reprenant son souffle, réalisa ce qui venait de ce produire. Elle était tout bonnement tombée dans un piège. Son soi-disant « bienfaiteur » ne lui avait fourni son sauf conduit que pour l’attirer hors de ses appartements afin de l’éliminer plus facilement.

La question était de savoir pourquoi. Quel danger représentait donc Shari alors qu’elle était déjà en disgrâce ? Qui pouvait avoir intérêt à lui donner la mort ? Quelqu’un qui voulait s’assurer par tous les moyens qu’elle ne puisse pas voir l’empereur bien sûr. Mais qui donc cela pouvait-il être ? Une chose était cependant certaine : quel que soit son ennemi, il était très probablement en contact avec les agents d’Oeklos, et sa position au sein du conseil en faisait quelqu’un d’extrêmement dangereux. Si seulement Shari arrivait à découvrir de qui il s’agissait, elle pourrait sûrement prouver son innocence. Il y avait en effet fort à parier que le traître était également à l’origine de la mort du prince Bilêren.

La jeune femme leva les yeux et se rendit soudain compte de l’endroit dans lequel elle se trouvait. Elle en oublia presque la douleur au bras qui la lancinait. Elle était dans la bibliothèque du palais, la vaste salle qui contenait d’innombrables rangées de livres et de rouleaux, la mémoire de Sûsenbal. Presque malgré elle, Shari se retrouva assaillie de souvenirs. Combien d’heures avait-elle passées dans cette salle, dévorant une multitude de livres qui lui avaient permis de mieux connaître le monde extérieur. Elle se sentait en sécurité dans cette pièce, et elle savait que l’assassin qu’elle venait de semer ne se risquerait pas à l’attaquer ici. Les scribes passaient très régulièrement et le moindre bruit les alerterait. Shari avança donc prudemment au milieu des rayons, et elle surprit la conversation de deux de ces rats de bibliothèque.

– … et il paraît que la garnison de Stelthin n’a absolument rien pu faire, expliquait l’un des scribes. Sanif est tombé en moins d’un mois, sans que personne ne s’y attende. On en viendrait presque à croire que les histoire que l’on raconte sur le pouvoir de cet Oeklos sont vraies.

– Allons, tu divagues, répliquait son collègue. Même les mages ne sont pas capables de détruire une ville en moins d’une minute. Tu écoutes trop les racontars de la cuisine !

– Les serviteurs sont parfois mieux informés que nous, je te dis. Et je te maintiens que l’empereur a tort de prendre cette menace à la légère !

– Je refuse d’en entendre plus ! Si un garde nous entend, c’est la mort assurée. Ce n’est pas à nous de décider le sort de l’empire.

– Mais…

Les deux hommes furent bientôt hors de portée de voix. Shari les laissa partir. Elle était abasourdie. Si elle avait bien compris ce qu’ils venaient de dire, Oeklos avait débarqué dans le domaine de Sanif, au sud du continent d’Erûsard ! Il n’y avait donc aucune limite à sa soif de conquête ? Il fallait absolument que Shari en apprenne plus sur ce qui s’était passé. Enfermée dans ses appartements, elle avait été maintenue dans l’ignorance des derniers événements, et ce qu’elle venait d’entendre ne faisait que renforcer l’urgence de sa mission. Mais chaque chose en son temps, pensa-t’elle alors que sa douleur au bras la ramenait à un danger plus pressant. Sa première tâche était de découvrir qui en voulait à sa vie.