Symboles (4)

Symboles (4)

Le ciel était couvert de nuages d’une teinte si sombre qu’on se serait cru en pleine nuit. Aridel, debout au sommet d’une colline, contemplait le charnier qui s’étendait à ses pieds. Une quantité innombrable de corps jonchait le sol détrempé dont la couleur rouge sombre rappelait celle du sang. La plupart de ces cadavres ressemblaient à des pantins désarticulés qui auraient été jetés là par une main démoniaque. Seuls leurs visages aux yeux vitreux et révulsés trahissaient le fait qu’ils avaient un jour connu la vie.

Comme pour souligner l’horreur de la scène, on trouvait aussi, près des cadavres de leurs maîtres, des restes d’animaux, chevaux et bœufs principalement. Les fragments de lance, carreaux de flèches, épées et boucliers ne laissaient aucun doute quant à ce qu’il s’était passé à cet endroit.

C’était une scène qui n’était que trop familière à Aridel. Combien de fois avait-il dû parcourir des champs de batailles identiques à celui-ci, où la vie humaine avait perdu toute valeur ? Son existence de soldat l’avait souvent menée dans ces lieux sinistres où l’excitation faisait place à la terreur et à l’horreur. Ici, le simple fait d’être vivant engendrait un sentiment de culpabilité.

Aridel se retourna. Un homme approchait. Son armure était terne et couverte de sang séché. Une lance était fichée dans la poitrine de l’inconnu, mais cela ne semblait absolument pas l’incommoder. Il avançait fièrement, tenant entre ses mains une bannière qui représentait une sirène. Arrivé à quelque pas d’Aridel, l’homme releva la visière de son casque. Aridel recula de stupeur.

– Sûnir ! ne put-il s’empêcher de s’exclamer. C’est impossible !

Comment pouvait-il avoir devant ses yeux son frère, mort au combat durant la bataille de Thûliaer ? Etait-il mort, lui aussi ? Où se trouvait-il en présence d’un fantôme. Il n’allait pas atrder à être fixé car l’être qui se tenait devant lui se mit à paerler. Sa bouche se trodit en un rictus inhumain faisant couler un léger filet de sang sur son menton.

– Berin, dit-il simplement, la voix rauque. Nous avons à parler.

– Tu ne peux pas être là, insista Aridel.

– Nier ma présence ne t’avancera à rien, Berin. Nous devons discuter de père et je n’ai pas beaucoup de temps.

– De père ? Que… que veux tu dire ?

– J’ai une simple question à te poser. Pourquoi l’avoir abandonné ? Omirelhen a besoin de toi.

C’était une demande à laquelle ne s’était pas attendu Aridel. Le mercenaire, blessé par le ton accusateur de son « frère », se mit immédiatement sur la défensive.

– Tout simplement parce qu’il m’a ordonné de partir. Si tu es bien Sûnir, je suis sûr que tu peux comprendre que mon honneur m’empêche de refuser un ordre royal.

Sûnir rit, où plutôt émit un gargouillement horrible qui se voulait ressembler à un rire.

– Ne me dis pas que tu es subitement devenu un prince modèle… Combien de fois as-tu désobéi à notre père lorsque nous étions enfant ? Heureusement que j’étais là pour couvrir tes frasques. Dis plutôt que cet ordre de père t’arrangeait. Tu as toujours été partant pour fuir ta famille, ton pays et tes responsabilités. Et à présent, tu as laissé le royaume d’Omirelhen en proie aux ambitions de notre sœur. Où peut-être crois-tu qu’elle a uniquement le bien-être de père à cœur ? (encore un rire monstrueux)

– Je… tenta de répondre Aridel.

– N’essaie même pas de te défendre, Berin. Tu as préféré te lancer dans une mission vouée à l’échec que de prendre ta véritable place de régent d’Omirelhen !

– Jamais mon frère ne me parlerait comme ça, finit par répondre Aridel, laissant sa colère exploser. Sûnir était une des rares personnes en ce monde à me comprendre réellement ! Qui êtes vous ?

– Ce n’est pas la bonne question que tu devrais poser. La bonne question est : qui est tu réellement ? Ai-je devant moi Berin, prince héritier de la Maison de Leotel, ou plutôt Aridel, le mercenaire qui massacre des enfants pour quelques pièces d’or ? Regarde bien autour de nous… Voici ce à quoi tes actes pourraient nous mener…

Soudain, comme par enchantement, Sûnir disparut de la vision d’Aridel, et une mare de sang commença à se former aux pieds de ce dernier. Rapidement, la mare se transforma en une véritable rivière, et le prince d’Omirelhen se mit à sombrer…

Aridel se réveilla en sursaut. Devant lui se trouvait le visage ridé d’un vieil homme. Takhini, se rappela Aridel. Le vieillard avait le regard soucieux.

— Vos rêves portent la marque du sang, dit-il en fixant intensément l’ex-mercenaire. Je reconnais en vous guerrier qui lutte pour trouver sa voie.

Aridel, encore pris dans les limbes de l’affreux cauchemar qu’il venait de faire, regarda autour de lui. Petit à petit, il se remémora l’endroit où il se trouvait, et ce qui l’avait amené là. Le visage de Daethos acheva la clarification de ses souvenirs. Aridel avait une dette envers le Sorcami, et il ne l’oublierait pas. Si l’homme-saurien ne l’avait pas aidé à atteindre la cabane du vieil homme après leur naufrage, il serait peut-être mort de froid à l’heure qu’il était. Le moment venu, il paierait cette dette.

Aridel ramena ses pensées à des choses plus terre à terre. Il fallait que Daethos et lui partent au plus vite de l’endroit où ils se trouvaient pour rejoindre, si possible, Omirelhen, et ce avant que les autorités impériales de Sûsenbal ne s’emparent à nouveau d’eux. L’ex-mercenaire se releva. Avant qu’il ait pu dire un seul mot, le vieil homme lui tendit une tasse d’un thé très sombre.

— Merci, dit sobrement Aridel. Mon nom est Ari, se présenta-t’il, soucieux de ne pas donner sa véritable identité. Je vous remercie pour votre hospitalité, mais j’ai bien peur que nous ne puissions rester plus longtemps. Nous devons rejoindre un port au plus vite.

Le vieil homme eut un sourire à la fois triste et amusé.

— J’ai bien peur, Ari, qu’il vous faille attendre. Ma maison se trouve sur une toute petite ile au nord d’Eabal, et pour se rendre à Rigamar, le port le plus proche, il faut prendre la mer. Hélas la saison des tempêtes commencé plus tôt que prévu cette année, et j’ai bien peur qu’aucun navire ne se risque a emprunter le passage de Setiabal tant que les vents ne se seront pas calmés. Je suis désolé, mais tout ce que je peux vous proposer pour l’instant, c’est ce toit…

Aridel jura intérieurement. Il garda cependant son calme lorsqu’il demanda :

— Dans combien de temps pensez-vous que nous pourrons partir ?

— Oh c’est assez difficile à dire. En général les tempêtes se succèdent pendant deux à trois semaines, voire parfois un mois complet…

L’ex-mercenaire fut pris d’un accès de rage provoqué par la frustration. Il tenta de n’en rien laisser paraître, mais son expression devait parler d’elle même. Le vieil homme, Takhini, prit alors la parole d’un ton empli de sagesse.

— Peut-être, Ari, pourrez-vous mettre à profit ce temps pour soigner les blessures de votre esprit, qui semblent très profondes. J’ai moi même été, il y a longtemps, un guerrier au service de l’empereur, et c’est en méditant ici que j’ai appris à accepter mes actions passées. Peut-être pourrais-je vous aider à faire de même.

Takhini se tourna alors vers Daethos et reprit d’un air espiègle.

Une fois que vous m’aurez présenté votre compagnon, cela va sans dire…