Symboles (2)

Symboles (2)

Shari avait beau se trouver dans la demeure de sa famille, la maison impériale de Sûsenbal, elle était en réalité une prisonnière. Son retour avait pris une tournure extrêmement amère, lui rappelant les épisodes les plus sombres de son enfance. Elle se remémorait, à présent, les incessantes machinations qui rythmaient la vie du palais, en faisant par moment un endroit plus dangereux qu’un champ de bataille. Pourtant, malgré sa connaissance des lieux, elle n’avait pas vu le piège dans lequel elle était tombée, entraînant avec elle ses compagnons.

Aridel et Daethos se retrouvaient à présent exilés sur l’île d’Eabal, et Shari était seule face à ses ennemis. En attendant son procès, elle avait été destituée de sa position d’ambassadrice. Même si elle restait une princesse de sang impérial, elle n’aurait plus voix au conseil tant que son innocence n’aurait pas été prouvée. C’était Gînoni, son oncle, qui l’avait accusée du meurtre du prince Bilêren, et sa opinion comptait à la cour.

Shari rageait. Elle avait vécu l’horreur de la guerre et vu de ses yeux la cruauté du conflit démarré par Oeklos. Quelle absurdité de se retrouver bloquée dans la lutte qu’elle avait engagée par sa propre famille ! La frustration dominait toutes les pensées de la jeune femme. Elle en venait à se demander si ce n’était pas Oeklos lui même qui aurait orchestré ces événements. Elle s’attarda sur cette pensée. Ce n’était après tout pas impossible. Peut-être le baron disposait-il, tout comme à Niûsanif, d’agents au sein même de la cour impériale. Voilà qui pourrait en expliquer beaucoup. Impossible, cependant, de prouver quoi que ce soit. Il fallait pour cela que la jeune femme puisse mener l’enquête, et c’était bien sûr impossible. Shari était pieds et poings liés, confinée dans ses quartiers.

Prise de colère, elle frappa du poing sur la table se trouvant à coté d’elle. Tout ce temps perdu ! Voilà qui jouait en la faveur d’Oeklos. La mission que leur avait confié le roi Leotel était d’ores et déjà un échec. Omirelhen et Niûsanif ne recevraient jamais à temps l’aide de Sûsenbal.

Shari n’avait pas beaucoup dormi depuis le départ de ses compagnons, et le peu de fois où elle avait réussi à trouver le sommeil, elle avait finit par rêver de cette interminable plaine de glace qui dominait ses nuits. Les yeux de la jeune femme étaient rougis par la fatigue, et ses nerfs lui jouaient parfois des tours. Le fait de rester enfermée n’arrangeait bien sûr rien à l’affaire.

Un léger grattement se fit entendre. Shari sursauta. Etait-elle devenue si nerveuse qu’elle se mettait à entendre des bruits imaginaires ? Le grattement recommença. Non, le son était réel. Elle s’approcha et entrouvrit le panneau qui séparait ses appartements du couloir. A sa grande joie, un visage familier apparut.

— Lîren ! C’est toi ?

— Bonjour Shari, répondit l’intéressé. Enfin je réussis à te voir ! Ca n’a pas été une mince affaire de graisser la patte au garde, mais il a fini par me laisser passer.

Lîren avait été l’un des seuls véritables amis de Shari durant son enfance. C’était un des eunuques du palais, les seuls serviteurs qui avaient le droit de pénétrer dans les appartements des femmes de l’empereur. Beaucoup servaient ainsi de précepteurs aux princesses impériales. Cela avait été le cas de Lîren qui avait appris à Shari à lire et à compter, lui permettant à terme de devenir ce qu’elle était maintenant. Dans un élan d’enthousiasme, Shari embrassa l’eunuque.

– Je n’ai pas beaucoup de temps, Shari, dit ce dernier, une fois libéré de l’étreinte de la jeune femme. Je suis envoyé par un conseiller qui préfère garder l’anonymat. Il connait la relation privilégiée que nous entretenions autrefois, et il m’a choisi pour être son messager.

– Messager ? Oubliées la rage et la frustration : la curiosité de Shari était à présent piquée au vif. De quel message viens tu me faire part ?

– Le conseiller sait que tu n’as rien à voir avec la mort du prince héritier. Il soupçonne une certaine faction du conseil d’avoir fomenté ce crime afin de te discréditer, mais il n’en a aucune preuve. Il voudrait que tu l’aides.

– L’aider ? Mais je suis prisonnière ici ! répliqua la jeune femme.

– Si tu le désires, il peut t’obtenir un sauf-conduit afin que tu puisses circuler librement si tu restes dans l’enceinte du palais. Comme cela tu pourras mener ta propre enquête. Il te suffira de me recontacter si tu découvres quelque chose… Tu n’as cependant pas beaucoup de temps : dans dix jours, le conseil tiendra une session spéciale pour statuer de ton sort.

Shari réfléchit un instant. Elle ignorait qui était son mystérieux bienfaiteur, et cette offre pouvait se révéler être un autre piège. Mais elle n’avait pas vraiment le choix. Tout valait mieux que de rester enfermée à ne rien faire.

– J’accepte, dit-elle sobrement.

– Parfait, j’en informerai le conseiller. Tu devrais pouvoir sortir dès demain. Je dois partir à présent, tu sais où me trouver si tu as besoin de moi.

Sans ajouter un mot, Lîren repartit comme il était venu, laissant Shari de nouveau seule face à ses pensées. Mais pour la première fois, la jeune femme entrevoyait une lueur d’espoir.