Sirènes (5)

Sirènes (5)

Aridel ne savait que penser. Depuis une heure son père le pressait de questions sur sa vie et le sur les mésaventures qui l’avaient mené jusqu’à Thûliaer. De nombreux souvenirs qu’il aurait préféré enterrer dans sa mémoire refaisaient ainsi surface et il était parfois difficile pour Aridel de garder son calme. Ainsi, lorsque Shari entra sans frapper, l’air passablement énervée, son interruption fut la bienvenue.

– Majesté, fit la jeune femme, reprenant son souffle, nous avons trouvé ! Nous savons où se situe le deuxième bouclier.

Leotel se leva de son siège, renversant les papiers qui se trouvaient devant lui.

– Vraiment ? s’exclama-t’il. Voilà une excellente nouvelle ! Je ne pensais pas que vous aboutiriez si vite à des résultats. Cela fait plusieurs semaines que maître Nidon essaie de déchiffrer ce grimoire.

Entre temps, Nidon, Domiel et le Sorcami étaient revenus. Aridel ne savait que penser d’Itheros. Son père lui avait expliqué qu’il était un ami de la maison de Leotel depuis plus d’un siècle, mais après ce que le prince avait vu en Fisimhen, il restait méfiant de la race des hommes-sauriens. Il reporta cependant son attention sur Redam Nidon qui expliquait :

– Grâce à maître Domiel, nous avons pu obtenir le renseignement qui nous manquait, majesté. Nous sommes presque certains que le bouclier se trouve dans la forêt d’Oniros, au nord de Sorelmûnd, à Niûsanif.

Le roi parut surpris.

– Oniros ? Vous êtes sûr de ce que vous avancez ?

– Absolument, majesté. Vous connaissez la région ?

– Pas personnellement mais…

Aridel aussi avait déjà entendu le nom d’Oniros. Soudainement il se rappela dans quelles circonstances. C’était l’un des rares moments où, enfant, il s’était retrouvé avec Sûnir sur les genoux de son père. Le roi lui avait raconté l’histoire de Wicdel, mentor du roi Leotel, premier du nom, qui avait parcouru dans sa jeunesse les jungles de Sorcasard, presque deux siècles auparavant. Il avait, suivant les traces d’une des pionnières du continent, exploré la forêt d’Oniros, où il avait rencontré des Sorcami, se liant même d’amitié avec l’un d’eux.

C’était, en substance, l’histoire que le roi était maintenant en train de conter à Shari, Itheros, et Domiel. Itheros semblait particulièrement intéressé.

– Nous soupçonnions depuis longtemps l’existence de tribus isolées vivant en dehors de Sorcamien, mais c’est la première fois que j’en entends confirmation. Je regrette que votre aïeul ne m’en ai jamais parlé. Si j’étais plus jeune, je serai bien parti à la recherche de ce bouclier, rien que pour rencontrer ces si lointains cousins.

– Ces Sorcami ne risquent-ils pas d’être hostiles ? (la question venait de Shari)

– Pas nécessairement, répondit Itheros. Ils défendront peut-être leur territoire, mais ils ont probablement eu très peu de contacts avec les humains depuis la fin de la guerre des Sorcami. Si l’histoire de Wicdel est véridique, ils auraient même plutôt tendance a être favorablement disposés envers les humains.

– Très bien. De toute façon nous n’avons pas le choix. Je suppose que nous devrons partir dès que possible, votre majesté ?

– Nous ? Excellence, vous avez déjà fait beaucoup pour Omirelhen. Je ne peux vous demander…

– Majesté, coupa Shari, qui dans son excitation, oubliait le protocole. J’ai vécu plusieurs années à Niûsanif, je connais parfaitement le pays et sa politique. J’ai déjà activé le premier bouclier et je saurai faire ce qu’il faut pour le second. De plus, une fois le bouclier activé, je serai sûrement la mieux à même de négocier une alliance avec le sénat Niûsanifais. Non seulement vous pouvez, mais vous devez me demander de partir. Appelez ça une mission diplomatique si vous voulez.

La jeune femme avait parlé si vite qu’il fut impossible à quiconque de l’interrompre. Quand elle eut fini, le roi eut un rire franc.

– Si tous mes généraux étaient aussi enthousiastes que vous, Oeklos aurait déjà perdu. Très bien, vous irez. Mais je ne peux vous laisser partir seule… Cette mission est dangereuse.

Domiel fit alors un pas en avant.

– J’aimerai accompagner son excellence. Je pense que la présence d’un mage ne sera pas de trop dans les ruines d’une cité des Anciens. Et j’avoue que je suis moi aussi curieux de découvrir ce bouclier.

– Cela me parait une bonne idée, maître Domiel. Même si la présence d’un mage à la cour aurait été précieuse, vous serez probablement plus utile à Niûsanif.

Aridel savait ce qui lui restait à faire. Il se leva de son siège et dit simplement.

– J’irai aussi.

Le roi se tourna vers son fils d’un air surpris. Au bout d’un moment il finit par dire :

– J’ai bien peur que ce soit impossible, Be… Aridel. J’ai besoin de toi ici, et tu es à présent l’héritier du trône. Je ne peux pas te laisser t’exposer au danger et te perdre comme ton frère…

Aridel s’était attendu à une réponse de ce genre. Malgré tout, il ne peut s’empêcher de laisser ses émotions reprendre le dessus.

– Si cette mission échoue, il n’y aura plus de trône, et vous m’aurez gardé dans votre écrin doré juste pour que je devienne le jouet d’Oeklos, père. Si le sort du royaume d’Omirelhen, et de Sorcasard, est lié à l’activation de ce bouclier, alors c’est mon devoir d’accompagner Shari et Domiel, et vous ne m’empêcherez pas de partir.

Le ton de défi avec lequel ces mots avaient été prononcé imposèrent le silence à tous. Même le roi attendit avant de répondre.

– Je vois que tu n’as rien perdu de ton caractère, fils.

Aridel commençait à fulminer. Le vieil homme allait-il encore l’humilier ? La suite des paroles du roi remplit alors d’étonnement.

« Si j’ai appris quelque chose, il y a neuf ans, c’est que je ne peux pas te forcer à te plier à ma volonté. Même si je préférerai te garder auprès de moi, je sais que t’ordonner de rester ne ferait que créer un nouveau conflit entre nous. Je ne m’opposerai donc pas à ton départ. Je compte simplement sur toi pour représenter dignement la maison de Leotel, une fois à Niûsanin, et me revenir le plus rapidement possible. Et je pense que ceci te sera utile pour ton voyage. »

Ouvrant l’un des tiroirs de son bureau, le roi en sortit un petit objet en terre cuite de forme circulaire.

liriacipher

« Si l’on en croit l’histoire de Wicdel, cet artefact, qu’il nomme médaillon de Liri’a, est ce qui a permis au mentor de Leotel de gagner l’amitié des Sorcami d’Oniros. C’est l’un des plus anciens héritages de notre famille. Garde-le précieusement, et pars avec ma bénédiction. J’espère juste que tu reviendras avec une histoire de plus à me raconter… »

Aridel, toujours méfiant, sentit naître malgré lui un élan d’affection pour son père. Peut-être avait-il réellement changé, après tout ? Etait-ce là le début du pardon ? Aridel prit délicatement le médaillon de la main du roi.

« Merci, père, dit-il. Si Erû le veux, je reviendrai avec ce médaillon. Et je vous raconterai tout. »

Le roi inclina la tête, semblant cacher une vive émotion.. Et lorsqu’Aridel franchit la porte du cabinet, des larmes perlèrent sur les joues du vieil homme.