Sirènes (3)

Sirènes (3)

Shari se leva bien plus reposée qu’elle ne l’avait été depuis le jour fatidique de la bataille d’Omea. Les affres de la guerre et la mort de Sûnir avaient laissé sur son esprit une marque indélébile. Cependant, le fait de se retrouver à la cour d’Omirelhen, bien plus en sécurité qu’elle ne l’avait été depuis plus de deux mois, lui avait enfin permis de dormir d’un sommeil réparateur.

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La jeune femme se sentait prête à affronter la journée qui s’annonçait. Et elle savait que ses talents de diplomate allaient être mis à rude épreuve. Non seulement il faudrait qu’elle se tienne au courant des derniers développement de la guerre, mais il allait aussi falloir qu’elle affronte la tension latente entre le roi Leotel et son fils cadet. Son instinct d’ambassadrice reprenait petit à petit le dessus, et elle avait beaucoup à accomplir.

Alors que la jeune femme se dirigeait vers le cabinet de travail du roi Leotel, elle se remémorait, en essayant de maîtriser ses émotions, les événements des dernières semaines. Les deux jours qui avaient suivi la mort de Sûnir étaient comme un trou noir. Shari se rappelait vaguement la cérémonie où Aridel avait mis le feu au bûcher soutenant le corps de Sûnir, mais tout le reste échappait à son souvenir. Lorsqu’elle avait enfin émergé de sa torpeur, elle était déjà en route pour Omirelhen. L’amiral Omasen avait en effet pris la tête des opérations et avait décidé de la renvoyer, elle et le prince Berin, auprès du roi. Une décision qu’elle n’aurait pas forcément approuvé, eût-elle été dans un meilleur état, mais le mal était fait.

Le navire qui transportait Shari était rapide, et, en moins d’un mois ils avaient rejoint le port de Niûrelmar. Là ils avaient grimpé à bord d’une voiture couverte pour rejoindre Niûrelhin, la capitale. Durant le voyage, Shari avait peu parlé à ses compagnons, prise dans le tourbillon de ses émotions.

A la vue de Shari, le garde de faction ouvrit la porte du cabinet sans même frapper. Leotel était déjà présent, ainsi qu’Itheros et maître Redam Nidon.

– Ah bienvenue, excellence, la salua le roi. Nous sommes presque au complet. Il ne manque plus que Ber… Aridel et son compagnon.

Alors même que Leotel prononçait ses paroles, la porte s’ouvrit de nouveau, laissant apparaître la silhouette robuste du prince et son ami mage. En voyant Itheros, Aridel eut un mouvement de recul, la main sur la garde de son épée mais il se ravisa en constatant que la présence du Sorcami semblait normale aux autres occupants de la pièce.

– Bonjour, fils, fit le roi. Et vous aussi, maître Domiel. La présence d’un mage de Dafashûn parmi nous nous honore et nous sera très utile.

– Majesté, dit Aridel en s’inclinant, imité par Domiel.

– Puis-je vous présenter, Maître Redam Nidon, Gardien du Savoir, et Itheros, qui fut Ûesakia de Sorcamien avant l’arrivée d’Oeklos. Itheros est l’ami de notre famille depuis plus d’un siècle.

Les deux hommes s’inclinèrent de nouveau. Le nom d’Itheros n’était clairement pas étranger à Aridel, et il observait le Sorcami avec attention.

Le roi eut un instant de pause puis il reprit.

– Bien, j’ose espérer que vous êtes bien reposés. J’ai lu le rapport de l’amiral Omasen, et je suis donc au courant des derniers événements. L’amiral m’annonce aussi qu’il compte monter une ligne de défense afin de protéger le sud de Setirelhen, le Nord étant apparemment déjà perdu. Il espère ainsi mettre un terme à l’avance d’Oeklos pour un petit temps. Nous savons tous cependant que l’amiral ne pourra tenir longtemps face au pouvoir destructeur du baron, et ses appétits se tourneront forcément un jour vers nous. Nous devons nous y préparer, et c’est pour cela que je vous ai réuni ici.

Shari ne put s’empêcher d’interrompre le roi.

– Le bouclier des Anciens n’est-il donc pas une protection suffisante, majesté ?

Le roi eut un sourire bienveillant et las.

– En théorie si, excellence. Mais le bouclier n’a pas été testé et nous ne savons toujours rien de son efficacité réelle. Et, même si le bouclier l’empêche d’utiliser son arme, Oeklos dispose tout de même d’une force conséquente. Après sa défaite dans la mer d’Omea, il est peu probable qu’il nous attaque par voie maritime, mais maître Itheros et moi sommes d’accord pour dire qu’une attaque des Sorcami par la montagne est tout à fait possible. Et, avec une partie des troupes mobilisées en Setirelhen, les défenses de la marche ne pourront pas résister éternellement. Oeklos dispose de près de la moitié des ressources du continent de Sorcasard. Si nous ne trouvons pas d’alliés, il nous vaincra, bouclier ou non.

La logique de Leotel était implacable. De noires pensées traversèrent l’esprit de Shari, mais elle se reprit.

– A quels alliés pensez-vous, majesté ?

– Eh bien, il ne nous reste que deux choix possibles : les royaumes des Nains, au Nord, et Niûsanif, au sud. Tous deux seraient des alliés de choix : la frontière des Losapic n’a jamais été franchie par aucune armée depuis que les Nains en ont pris possession, et Niûsanif dispose d’une puissance maritime qui, combinée à la nôtre, nous donnerait la maîtrise totale des mers. Mais il est peut-être un facteur qui nous permettra de choisir encore plus judicieusement notre premier allié. Et pour cela, je vais laisser la parole à maître Nidon.

Le vieil homme se leva, et de sa voix craquelante se mit à expliquer :

– Si vous vous rappelez, excellence, lorsque nous avons activé le bouclier à Rûmûnd, vous avez découvert un ouvrage datant de l’époque des Anciens que vous m’avez remis. Le grimoire est écrit dans un dialecte extrêmement archaïque de l’empire de Blûnen, mais j’ai pu en traduire une partie. Et j’ai ainsi découvert qu’il existait un second bouclier.

Un silence emplit la salle. Un second bouclier ? pensa Shari. Voilà qui était clairement une excellente nouvelle. Mais…

– Et où se trouve ce second bouclier ? demanda Aridel, devançant Shari.

– C’est là où le bât blesse, répondit Redam Nidon. Ni maître Itheros ni moi n’avons pu déterminer son emplacement. Nos connaissances du Blûnen archaïque sont trop imprécises pour le déterminer avec certitude. Nous comptions sur l’aide de maître Domiel pour en savoir plus. Quand nous avons su qu’un mage venait ici, nous avons pensé que…

– Je vous aiderai avec plaisir, répondit Domiel, même si cela ne conviendra probablement pas aux instances suprêmes de Dafashûn. Cette crise est trop grave pour que nous restions neutres. N’avez vous d’ailleurs pas eu de nouvelles du roi des mages, majesté ?

– Non, répondit le roi. Toutes nos requêtes à Dafashûn sont restées sans réponse. A croire que votre royaume s’est réfugié dans une muette indifférence. J’espérais que vous en sauriez plus.

– Hélas non, majesté. Je suis coupé de Dafashûn depuis très longtemps, et sa politique récente m’est inconnue. Il me semble cependant très étrange qu’ils n’aient même pas envoyé de protestation officielle à Oeklos.

– A moi aussi, dit Leotel. Un motif d’inquiétude supplémentaire… Qui rend la recherche de ce second bouclier plus importante encore, ajouta le roi d’un ton grave.

– Roi-Leotel, si je puis me permettre, interrompit alors Itheros. Nous aimerions, pour nos recherches, recruter l’aide de son excellence l’ambassadrice de Sûsenbal. Elle s’est montrée très utile à Rûmûnd, et un regard neuf ne pourrait que nous aider.

Shari ne put s’empêcher de s’exclamer :

– Bien sûr ! Vous pouvez compter sur moi.

– Très bien, dit le roi. Je ne vais pas vous retarder plus longtemps dans vos recherches. Vous pouvez disposer.

Alors que tout le monde se retirait, Leotel ajouta.

– Pas toi… Aridel. Nous avons à discuter.

Le prince resta en arrière, visiblement déconcerté, et alors que Shari se dirigeait vers la bibliothèque du palais, elle vit son père fermer la porte du cabinet, laissant les deux hommes seuls.