Sirènes (2)

Sirènes (2)

La cour d’Omirelhen avait peu changé depuis le départ d’Aridel. Les colonnades parmi lesquelles il s’était caché durant son enfance, jouant avec Sûnir pendant que leur père était affairé ailleurs, étaient toujours là. Les courtisans étaient aussi essentiellement les mêmes personnes que neuf ans auparavant. Les changements, s’il y en avait eu, étaient mineurs. Même l’odeur de la salle d’audience, mélange d’encens et de la sueur des hommes qui y passaient la journée, était identique au souvenir d’Aridel. C’était comme si le jeune homme replongeait dans son passé, et, après les événements récents, la sensation n’était pas désagréable.

Aridel dut cependant s’arracher à sa nostalgique rêverie. Au fond de la salle, son père était assis sur le trône de la Sirène, siège du pouvoir d’Omirelhen.

Son père, Leotel III. Son père, que certains de ses sujets surnommaient Le Navigateur, suite à ses victoires navales sur les pirates de la mer d’Omea. Son père, qui l’avait renié neuf ans auparavant, et auquel il n’avait jamais vraiment pardonné ses terribles mots à la Fête de la Fondation. Son père enfin, assis sur son trône, son visage familier empreint d’une expression d’infinie tristesse.

Aridel avait entre les mains l’épée de Sûnir, symbole silencieux de l’héroïsme de son frère. A ses cotés se tenaient Shasri’a, ambassadrice de Sûsenbal, qui avait été l’amante de Sûnir, et son compagnon d’arme Domiel, mage de Dafashûn au passé mystérieux. Shari, comme elle se faisait appeler, portait encore le deuil, cinq semaines après le trépas du frère d’Aridel. Domiel était quant à lui habillé d’une robe blanche, la tenue officielle de son ordre.

7

Aridel avança d’un pas solennel vers le trône et, arrivé au pied du petit escalier menant au siège lui même, déposa l’épée de Sûnir aux pieds de son père. Il mit ensuite un genoux en terre comme le voulait le protocole et attendit que le roi parle en premier.

Aridel s’était attendu à ce que son père prononce quelques froides paroles de bienvenue officielle. Il fut donc particulièrement surpris lorsque le roi quitta son trône et descendit vers lui. Leotel prit alors Aridel par les bras, et d’un geste chaleureux embrassa son fils.

Aridel ne put que rendre cette accolade. Mais que penser de ce geste de conciliation en public ? S’agissait-il d’une manœuvre politique pour consacrer son héritier ? Aridel savait que son père n’avait jamais rien fait au hasard, et les années qu’il avait passé à Fisimhen ne faisaient que renforcer sa suspicion.

Le roi s’éloigna alors un peu et, regardant son fils, dit :

– Tu as tant changé durant ces huit années, Berin. Je suis si heureux de te revoir enfin ici, où se trouve ta place, malgré les paroles que j’ai pu prononcer il y a si longtemps. Le fait de te voir vivant et en bonne santé atténue ma peine. Je veux tout savoir… Ce que tu as fait pendant ton absence, ce qui s’est passé récemment, et aussi les circonstances de la mort de ton frère. Mais chaque chose en son temps. Je suis sûr que tu es très fatigué ainsi que ton compagnon, et que tu souhaiterais prendre du repos. Vous aussi, je présume, excellence, dit le roi en se tournant vers Shari. Je vous reverrai tous dans mon cabinet une fois que vous serez frais et reposés.

Aridel s’inclina.

– Bien, majesté, fit-il d’un ton froid. Puis-je cependant faire remarquer à votre majesté que mon nom est à présent Aridel, et non Berin.

Les paroles et l’intonation d’Aridel semblèrent frapper le roi en plein cœur. Il ne dit pas un mot tandis que son fils et ses deux compagnons se retiraient.

***

Shari scrutait Aridel avec attention, comme si elle essayait de lire ses pensées. La jeune femme avait l’air fatigué, mais une partie de la tristesse qu’elle avait affiché ces dernières semaines avait disparu. Malgré leur perte commune, Aridel et Shari ne s’étaient que peu parlé pendant le voyage, aucun des deux ne souhaitant partager son deuil. Le regard insistant de l’ambassadrice commençait donc à mettre Aridel mal à l’aise.

– Qu’y a-t’il, excellence ? finit-il par demander, légèrement exaspéré.

– Je vous ai déjà dit de m’appeler Shari, il me semble… Je ne peux m’empêcher de me poser une question : pourquoi avez-vous été aussi dur avec votre père ? Il ne demandait qu’à se réconcilier avec vous…

Domiel observait d’un air curieux, prenant bien soin de ne pas s’immiscer dans la conversation. Aridel, quant à lui se sentit un peu irrité de cette remarque.

– Je ne suis pas sûr que cela vous concerne vraiment excel… Shari.

– Comme vous voudrez… répondit laconiquement la jeune femme, d’un ton parfaitement étudié.

Il marchèrent en silence un petit moment avant qu’Aridel finisse par exploser :

– Il y a neuf ans, l’homme m’a chassé en me reniant et à présent il m’accueille à bras ouverts ? Il faudra plus que cela pour m’amadouer. Je le connais trop bien, il y a un mobile caché derrière cette affection retrouvée !

C’était clairement le genre de réaction à laquelle s’était attendue l’ambassadrice. Elle répliqua d’un ton calme.

– Peut-être pas, Aridel. Un homme, et à plus forte raison un roi, peut changer en neuf ans. Il vient de perdre un fils tout comme vous venez de perdre un frère. Peut-être souhaite-t’il tout simplement s’amender ?

Aridel ricana légèrement.

– Ah! Vous êtes sous son charme à ce que je vois, excellence. Mais vous apprendrez vite à voir ce que dissimule le sourire de Leotel Le Navigateur… Parfois la sirène peut cacher un requin…

– Je crois surtout que vous devriez pardonner à votre père les fautes, réelles ou imaginaires qu’il a commis à votre égard. Souvenez vous des dernières paroles de Sûnir (un voile de tristesse passa sur les yeux en amande de la jeune femme). Et de manière plus pragmatique, une division entre le roi d’Omirelhen et son fils ne fait que faire le jeu d’Oeklos. Souhaitez-vous donc aider à ce point notre ennemi ?

Aridel commençait à voir rouge. Qui était donc cette étrangère qui se permettait de lui donner des leçons ? Et de l’accuser de collusion avec Oeklos ? Lui ! Après tout ce qu’il avait vécu ! L’ex-mercenaire dut prendre sur lui pour ne pas répondre de manière vexante.

– Occupez-vous donc de vos affaires excellence, dit-i d’une voix cinglante. Ce qui s’est passé entre cet homme et moi ne regarde que nous. Mais ses fautes sont loin d’être imaginaires, et ce n’est pas une simple accolade qui me fera oublier ce qu’il a fait.

Shari, loin de se fâcher, eut un petit rire.

– Je vois, Altesse, dit elle avec un sourire ironique, que vous avez le même tempérament borné que votre frère. Nous reparlerons quand vous serez de meilleure humeur.

L’ambassadrice de Sûsenbal s’éloigna rapidement, vers ses quartiers, laissant Aridel et Domiel seuls.

Le mage regardait son compagnon d’un air inquisiteur. Se sentant observé, Aridel finit par demander :

– Qu’est-ce qu’il y a, Domiel ? Vous n’allez pas vous y mettre vous aussi ?

– Rien, dit le mage. Je me disais juste que vous ne paraissez pas très heureux de vous retrouver ici. Il est vrai que la vie de noble de la cour doit vous paraître bien frivole après ce que nous avons vu. Mais n’oubliez pas que vous pouvez accomplir plus ici que sur les routes de Setirelhen, pourchassé par les forces d’Oeklos. Votre passé de mercenaire vous a appris bien plus que n’importe quelle éducation royale. Servez-vous en pour devenir le prince dont Omirelhen a besoin. Peut-être que lorsque vous aurez accepté ce que vous êtes réellement, vos cauchemars disparaîtront…

Domiel ne permit pas à Aridel de répondre. Il s’engouffra dans la chambre qui venait de lui être indiquée par un soldat, laissant Aridel seul. Comment le mage pouvait-il savoir que ses cauchemars l’avaient repris ? Ses paroles résonnaient dans l’esprit d’Aridel comme un bruit de fond. Était-il vraiment temps pour lui d’abandonner le soldat qu’il avait été et d’embrasser sa destinée royale ? Serait-il capable de supporter cette responsabilité ? Et pouvait-il vraiment pardonner à son père ? C’est sur cette pensée qu’il s’endormit une fois dans sa chambre, épuisé par son voyage.