Sirènes (1)

Sirènes (1)

Chapitre IX – Sirènes

La journée était magnifique. Les étendards colorés claquaient dans le vent, défiant le bleu uniforme du ciel d’été. Toute la population de Niûrelhin semblait s’être donné rendez-vous dans les rues de la ville à l’occasion de la Fête de la Fondation. La foule acclamait le cortège royal alors que la voiture ouverte, tirée par de magnifiques chevaux blancs, traversait la Grand-Rue en direction de l’arène où débuteraient les festivités.

Les occupants de la voiture, malgré les sourires qu’ils affichaient à l’attention de leur peuple, ne partageaient pas la liesse générale. Le roi Leotel, troisième du nom, dont le règne entrait dans sa dix-huitième année, était d’une humeur sombre. Depuis la mort de sa femme, trois ans auparavant, le roi n’avait que très peu connu la joie, et seule la vue de son fils ainé, Sûnir, l’emplissait de fierté. Il était assis en face du roi, et sa longue chevelure blonde lui donnait, malgré ses vingt ans, un air véritablement princier.

Il n’en allait pas de même pour son fils cadet, Berin, dont l’air désinvolte avait le don d’irriter le roi. A dix-huit ans, le jeune homme ne s’intéressait en rien à tout ce qui aurait pu faire de lui un digne héritier de la lignée de Leotel. Les affaires d’état l’ennuyaient et il passait son temps à s’amuser à l’épée avec les pages. Même sa sœur Delia en savait plus que lui sur la manière de gouverner le pays, soupira intérieurement Leotel. Le souverain d’Omirelhen avait dû insister, et même, en dernier recours, ordonner à son fils de venir avec lui assister à la fête de la Fondation, ce qui expliquait probablement son humeur massacrante.

Leotel était las. Il ressentait le poids de sa charge comme jamais auparavant, et ses conflits permanents avec Berin ne faisaient qu’envenimer les choses. Si Setrina avait été là, peut-être aurait-elle su comment tempérer les humeurs du jeune homme. Mais la fièvre avait emporté la femme de Leotel, le laissant seul avec ses deux fils et sa fille. Un fardeau qui lui semblait parfois plus lourd que toutes les affaires d’état… Il était donc très difficile pour le roi de ressentir l’allégresse qui aurait dû aller de pair avec ce jour de festivités.

Le Fête de la Fondation était en réalité la commémoration, qui avait lieu chaque année, de la bataille de Rûmûnd. Cent trente sept ans auparavant, Leotel, premier du nom, avait, en s’alliant avec les hommes-sauriens, capturé le château de Rûmûnd. La forteresse, bastion des mages noirs et de leur maître Sûfrûm, était tombée sous son contrôle au terme d’une héroïque bataille.

Le jeune homme, qui n’était alors qu’un simple paysan venu de l’Empire de Dûen, par delà l’océan, avait accompli un exploit digne des plus grandes chansons. Aux yeux du peuple d’Omirelhen, il était devenu l’enfant-guerrier annoncé depuis si longtemps par la prophétie d’Oria, l’un des mythes les plus connus du royaume. Il avait de plus été le protégé de Kosel, la flamme de Mastel, une autre figure légendaire pour le peuple Omirelin. Ainsi, devenu comte de Rûmûnd, le jeune homme avait rapidement gravi les marches du pouvoir, à tel point que le vieux roi Sorgen, sans enfants, avait, sur son lit de mort, fait de Leotel son héritier. La transition ne s’était pas faite sans difficulté, mais après avoir maté les nobles récalcitrants, le nouveau roi et sa femme Padina étaient devenus les premiers représentants de la maison de Leotel, la dynastie dont Leotel III et ses enfants étaient les héritiers actuels. Sous le règne de Leotel, Omirelhen avait prospéré comme jamais auparavant, et ses habitants avaient pris conscience d’appartenir à une grande nation. Ils avaient donc décidé de célébrer la bataille de Rûmûnd, qui avait révélé au peuple son futur dirigeant, sous le nom de Fête de la Fondation.

C’était donc véritablement le roi et sa famille que le peuple honorait par cette fête, une notion que Berin semblait ne pas vouloir comprendre… Le jeune homme se comportait de manière odieuse, comme si rien de se qui se passait autour de lui ne l’intéressait. Alors qu’ils montaient les marches conduisant à la loge royale de l’arène de Niûrelhin, le roi aurait bien voulu pouvoir gifler son fils…

Une fois installé dans la loge, Leotel donna le signal de début des spectacles. L’arène était pleine, et la foule bigarrée qui s’y pressait applaudit et cria d’une seule voix :

« Vive le roi Leotel ! Vive Omirelhen ! »

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Les spectacles de l’arène se constituaient de nombreuses joutes sensées rappeler aux spectateurs les combats de la bataille de Rûmûnd. Bien que chorégraphiés, certains de ces combats se révélaient parfois dangereux pour les participants, et quelques uns repartaient blessés.

Au terme de l’un de ces affrontements où un homme avait perdu un œil par accident, Berin s’était tourné vers son père.

– Père, ces jeux sont cruels et engendrent des pertes inutiles. Vous devriez les faire cesser…

Leotel, qui avait ruminé contre son fils toute la journée, réagit d’une manière un peu excessive, laissant exploser son amertume.

– Tu voudrais donc que le peuple se révolte contre notre famille ? Après la fête de la Fondation, tu leur interdiras aussi le pain, je pense ? Je ne comprend pas comment un imbécile comme toi peut être mon fils. Tu n’es pas digne du sang de la maison de Leotel.

Cette dernière phrase avait été prononcée d’une voix si forte que tous les courtisans de la loge l’entendirent. Le visage de Berin devint rouge et il se leva, se plaçant devant son père, au mépris de tout protocole.

« Ainsi père, vous révélez enfin vos véritables pensées. Si je ne suis pas digne de votre sang, je ne suis probablement pas digne d’être un de vos sujets non plus. »

Le jeune homme jeta son épée aux pieds de son père.

« Je ferai donc ce qui me parait être mon devoir, majesté. Je pars, et si Erû le veut, j’aurai quitté les frontières d’Omirelhen sous peu. Ne cherchez pas pas à me retrouver ni à me revoir, puisque je ne suis plus votre fils. »

Et le prince Berin partit, sous les yeux exorbités des courtisans. Le général Logat demanda :

– Dois-je l’empêcher de partir, majesté ?

Leotel était furieux, autant contre son fils, qui l’avait humilié publiquement, que contre lui même, qui n’avait pas su maîtriser ses émotions. Il mit un moment avant de répondre.

– Non Logat, finit-il par dire voix qui se voulait calme. Laissez-le aller où il le souhaite. Ce n’est plus mon problème.

Malgré le départ du prince Berin, les jeux reprirent et continuèrent toute la semaine. Leotel était persuadé que son fils finirait par revenir, car il doutait que le jeune homme puisse tenir plus de trois semaines en dehors du confort de la cour.

Il se trompait lourdement. Au bout de deux mois, Berin n’était toujours pas revenu, et le roi, pris de remords, se décida à envoyer des messagers à sa recherche. Ceux-ci ne trouvèrent aucune trace du prince. Il avait de toute évidence quitté le royaume.

Au bout de deux ans d’absence, le roi n’avait toujours aucune nouvelle de son fils. Comme le voulait la loi du royaume, il avait alors signé son acte de décès, et le chagrin et les regret ne l’avaient jamais vraiment quitté depuis ce moment…

 

***

Neuf ans après cette journée fatidique, alors que l’année 1457 touchait à sa fin, Leotel ressassait toujours ces événements comme s’ils s’étaient produits la veille. Erû l’avait bien puni pour les paroles qu’il avait prononcé ce jour là. Alors même qu’il allait, contre toute attente, enfin retrouver son fils cadet, il apprenait également la mort de son aîné, celui à qui il destinait le trône depuis si longtemps…

Pourquoi ? Pourquoi Erû lui redonnait-il un fils tout en enlevant un autre ? Était-il donc maudit ? Depuis la mort de sa femme, il lui semblait qu’il était incapable de garder sa famille près de lui. Delia, sa fille, se montrait distante et froide, et Sûnir avait souvent été absent. Leotel savait que le prince héritier, même s’il n’en avait jamais parlé, lui avait reproché le départ de Berin…

Il devait faire amende honorable. Peut-être ces temps troublés le rapprocheraient-il de Berin ? Qu’était-il devenu pendant ces neuf ans ? Reconnaîtrait-il son fils ? Leotel brûlait de le savoir.

Et c’est baigné de ces sentiments mêlés de joie, d’appréhension et de tristesse qu’il entendit enfin le gong annonçant l’arrivée de ses visiteurs.