Serpents (5)

Serpents (5)

Aridel tentait en vain de se débattre. La poigne des hommes-sauriens qui s’étaient emparés de lui était bien trop grande. Domiel, non loin de lui, affrontait la situation avec beaucoup plus de calme. Il semblait parfaitement sûr de lui et laissait les Sorcami le porter sans aucune résistance. Avait-il un plan ? Aridel ne pouvait en être certain.

Les hommes-sauriens avaient surpris Aridel alors qu’il s’apprêtait à réveiller le mage pour son tour de garde. Ils étaient apparus de nulle part, s’approchant silencieusement de leurs victimes. En un instant, ils avaient réduit Aridel et Domiel au silence, posant leurs mains reptiliennes sur les bouches des deux hommes. L’ex-mercenaire n’avait même pas eu le temps de dégainer son épée. Il doutait de toute manière de son utilité face à des adversaires si habiles et furtifs.

Les Sorcami ne les avaient cependant pas tué. C’est donc qu’ils avaient besoin d’eux pour quelque chose. Cette pensée était à la fois encourageante et inquiétante. Que leur voulaient-ils donc ? Et où était Shari ? Ne l’avaient-ils donc pas capturée elle aussi ? Autant de questions qui restaient sans réponses.

Les hommes-sauriens semblaient parfaitement savoir où ils allaient dans l’épaisse végétation qui les entourait. Ils avançaient rapidement, avec une assurance qui ne pouvait venir que de toute une vie à parcourir ces lieux. Ils ne disaient pas un mot, communiquant par de petits gestes subtils. Il s’agissait clairement d’un groupe de chasseurs, habitués à traquer et chercher leurs proies en silence.

Au bout d’à peine deux heures de marche, les hommes-sauriens et leurs prisonniers se retrouvèrent devant une clairière, en plein cœur de la forêt d’Oniros. Il s’agissait visiblement du village des Sorcami, car de nombreuses huttes remplaçaient les arbres absents.

Un Sorcami de haute taille semblait les attendre. Le chef du village ? se demanda Aridel. Il n’allait pas tarder à être fixé car ses ravisseurs le déposaient au pied de cet imposant homme-saurien. Lequel se mit à parler dans un Dûeni archaïque à l’accent sifflant :

– Que venez-vous faire à Inokos, humains ?

Aridel s’apprêtait à répondre, mais Domiel le devança.

– Ô noble shaman, mon nom est Domiel Easor, et je viens de Dafashûn. Mon compagnon est Aridel Leotelsûn, d’Omirelhen. Nous venons en paix sans aucune intention malicieuse. Nous sollicitons l’aide du clan d’Inokos dans notre quête.

A la mention du nom de Dafashûn, le regard du Sorcami s’était assombri.

– Tu es donc un héritier des Anciens, mage-Domiel. Nous n’avons pas pour coutume de collaborer avec les fils de ceux qui nous ont asservi. Pourquoi t’aiderais-je ? Je devrais plutôt te tuer sur le champ.

Domiel ne sembla pas se démonter.

– Ce n’est pas moi que je te demande d’aider, mais mon compagnon. Il est un ami du clan d’Inokos, et il peut te le prouver.

Aridel comprit enfin où voulait en venir son compagnon. D’un geste lent, ils sortit le médaillon que son père lui avait donné de sa poche et le présenta au Sorcami. L’objet, d’une blancheur presque immaculée, brillait au soleil. L’homme-saurien le contempla un moment puis dit quelque chose à ses hommes de sa langue sifflante. Immédiatement ceux-ci s’écartèrent respectueusement d’Aridel et de Domiel. Le chef Sorcami reprit.

– Tu dis vrai, mage-Domiel. Seul un ami d’Inokos peut posséder le médaillon de Liri’a. Soyez donc les bienvenus, homme-Aridel et mage-Domiel, à Inokos. Je suis Daethos, fils d’Ethwinok et shaman du clan d’Inokos.

Aridel, toujours méfiant, mais supposant que le plus dangereux était passé, se décida alors à parler avec prudence.

– Merci, noble Daethos. Puis-je savoir où se trouve la jeune femme qui voyageait avec nous ? demanda le prince, soucieux de ne pas voir Shari.

– Depuis l’époque de Liri’a, nous n’attaquons jamais les femelles humaines, homme-Aridel. Nous l’avons laisssée là où nous vous avons trouvé.

La surprise d’Aridel s’afficha sur son visage. Shari était restée en arrière ? Seule à la lisière de la forêt ? Une vague d’inquiétude submergea le jeune homme. Il se tourna vers Domiel, qui prit alors la parole.

– Noble Daethos, la femme fait partie de notre groupe. Il est impératif qu’elle nous rejoigne au plus vite. Nous avons une tâche de la plus haute importance à accomplir et nous avons besoin d’elle.

– Je peux envoyer mes guerriers à sa recherche sssi vous le désirez. Mais ils ne peuvent quitter la forêt. Peut-être ssserait-il préférable que l’un d’entre vous les accompagne.

– J’irai avec eux, dit Aridel, presque sans réfléchir. Shari était sa responsabilité et il ne pouvait pas l’abandonner.

– Très bien. Vous partirez avec Liethegdos et Sitethel. Ce sont mes meilleurs pisssteurs et Sitethel parle un peu votre langue. mage-Domiel restera ici. Je penssse qu’il pourra me parler de cette tâche très importante que vous devez accomplir.

Un geste astucieux de la part du Sorcami, pensa Aridel. Malgré le médaillon, sa confiance en Aridel était forcément limitée, et il s’assurait ainsi que le jeune homme n’essaierait pas de s’enfuir. Le shaman fit un geste de la main, et les deux guerriers qui avaient capturé Aridel et Domiel se rapprochèrent. Après un bref conciliabule, le plus grand d’entre eux se tourna vers Aridel.

– Nous partir maintenant, dit-il avec un fort accent. Je porter vous.

D’un geste ferme, le Sorcami (probablement le dénommé Sitethel) souleva Aridel comme s’il n’était pas plus lourd qu’une feuille de papier et le plaça sur son dos. Le cuir écailleux de l’homme-saurien râpait la peau nue d’Aridel. Lorsque Sitethel se mit à courir dans la forêt comme si le poids qu’il avait sur le dos ne représentait rien, l’ex-mercenaire ne put qu’apprécier la formidable force du Sorcami.

***

Les Sorcami avançaient tellement vite qu’ils mirent moins de deux heures à rejoindre le campement d’Aridel. Au grand désespoir du jeune homme, cependant, Shari n’y était pas. Cela ne sembla pas perturber outre-mesure Sitethel qui dit d’un ton laconique :

« Elle entrée dans forêt. Nous la suivre facilement. »

Aridel ne voyait aucune trace du passage de la jeune femme, mais la chose paraissait évidente au Sorcami. Le jeune homme n’avait plus qu’à lui faire confiance. Aridel restait très méfiant envers les hommes-sauriens, et les images des atrocités que ses semblables avaient commises devant ses yeux étaient toujours présentes dans son esprit. Il n’avait cependant pas le choix : il devait se reposer sur Sitethel et son compagnon s’il voulait avoir une chance de retrouver Shari. Il reprit donc place sur le dos de l’homme-saurien tandis que ce dernier s’enfonçait dans la forêt.

Ils marchèrent pendant ce qui sembla être des heures, tournant et virant dans la végétation obscure. Le jour commençait à décliner légèrement.

« Elle perdue, » dit alors Sitethel. « Elle faire cercle dans forêt. Elle probablement tomber dans piège Soksunir. »

Soksunir ? Qu’est-ce que c’était que ça ? Quelque chose dans la voix du Sorcami laissait présager qu’il ne s’agissait de rien de bon.

« Soksunir déplacer branches pour que proie perdue et fatiguée. Après lui manger proie, » reprit Sitethel.

Shari était donc traquée par un prédateur de la forêt. Il fallait agir vite. Aridel n’avait aucune idée de ce qu’était ce Soksunir, mais si sa stratégie était d’affaiblir ses proies avant de les abattre, sa force n’était peut être pas très grande. Il fallait juste qu’ils arrivent à temps.

Les Sorcami avaient clairement compris l’urgence de la situation car ils accélérèrent encore le pas.

Tout d’un coup les deux hommes-sauriens s’arrêtèrent. Aridel ne tarda pas à comprendre pourquoi.

Devant eux se trouvait un véritable monstre. Un bête noirâtre aux tentacules visqueux était suspendue à un arbre, bloquant le passage aux nouveaux venus. Un de ses tentacules transportait une forme humaine qui semblait inerte.

© 2011 Christopher Burdett
© 2011 Christopher Burdett

« Shari ! » s’exclama Aridel.

Et, sans réfléchir, le jeune homme sauta du dos du Sorcami, dégaina son épée et fonça vers la tête de la créature alors que ses mandibules se rapprochaient de la jeune femme. D’un geste précis, l’ex-mercenaire trancha l’appendice. Un sang sombre s’en écoula et le Soksunir émit un cri qui semblait tout droit provenir des enfers. Mais la colère d’Aridel était telle qu’il continua sans même s’en rendre compte, coupant le tentacule qui tenait Shari. Il se retourna alors vers la tête du Soksunir, et fonça vers elle, l’épée en avant. La lame s’enfonça profondément dans la créature qui eut un soubresaut avant de s’effondrer au sol.

Les Sorcami avaient observé le combat sans même avoir le temps de réagir, et ils ne purent que rejoindre Aridel alors qu’il se penchait vers le corps de Shari, écoutant le pouls de la jeune femme.