Serpents (3)

Serpents (3)

Aridel se réveilla fatigué. Ses cauchemars l’avaient repris, et il savait qu’il ne pourrait pas s’en débarrasser avant longtemps. Sachant qu’il n’arriverait pas à se rendormir, il commença à préparer ses affaires pour la suite du voyage. Jusque-là le trajet s’était déroulé sans incidents, mais les ennuis allaient commencer sous peu. En effet, à partir de Sorelmûnd, les trois compagnons allaient devoir s’aventurer en dehors des routes connues sans savoir exactement où ils allaient. Et surtout, ils allaient devoir pénétrer dans une forêt dont ils ne connaissaient rien, dans l’espoir de trouver des ruines dont l’existence même n’était pas prouvée.

Aridel avait argué en faveur de l’embauche d’un guide, mais Domiel et Shari s’y étaient tous les deux opposés. « Inutile ! » avait dit l’un. « Il risque d’en apprendre trop à notre sujet. » avait répondu l’autre. Aridel avait fini par céder, à son corps défendant. Il appréhendait toujours ce qu’ils pourraient trouver dans la forêt, et ces histoires de Sorcami bienveillants lui paraissaient bien douteuses. Le jeune homme tâta le médaillon que lui avait donné le roi Leotel, comme pour s’assurer qu’il était bien là. Est ce que ce simple objet serait suffisant pour convaincre les hommes-sauriens de leurs intentions pacifiques ? Malgré les assurances de son père, Aridel avait du mal à le croire.

Le soleil était déjà haut dans le ciel lorsque les trois compagnons reprirent la route. Celle-ci n’était plus qu’un simple chemin de terre où les chevaux butaient fréquemment. La progression devenait de plus en plus difficile à mesure que les champs entourant Sorelmûnd faisaient place à une prairie caillouteuse. La lisière de la forêt d’Oniros devenait de plus en plus visible, et son aspect n’avait rien d’engageant.

Vers la fin de la journée, les voyageurs durent s’arrêter devant leur premier obstacle. Ils avaient atteint la lisière de la forêt, mais celle-ci était inaccessible. Une ravine dont la profondeur atteignait facilement quinze toises creusait le sol en bordure de la forêt, rendant toute approche directe impossible.

– Il va nous falloir contourner, dit Domiel.

– Cela prendrait trop de temps, répliqua Aridel. Je vous avais bien dit que nous aurions dû prendre un guide. Il nous aurait mené à un passage ou un gué. Maintenant, nous allons devoir nous débrouiller par nos propres moyens.

– Et que suggérez-vous ? demanda Shari, légèrement irritée.

– Nous avons de la corde : si nous parvenons a en jeter un bout de l’autre coté de la rive, nous aurons un pont improvisé.

Shari regarda le mercenaire d’un ton incrédule.

– Mais nous devrons abandonner les chevaux ! Il y a sûrement un autre…

– Les chevaux ne nous auraient pas été d’une grande utilité dans la forêt. Je les vois mal évoluer là dedans.

Aridel désigna d’un geste large les arbres qui se trouvaient de l’autre coté de la ravine. Leurs troncs noueux et leurs branches recouvertes d’une épaisse verdure s’entrecroisaient, formant un mur végétal qui semblait presque impénétrable. Shari dut se rendre à l’évidence.

– Vous avez probablement raison. Mais ne risquons nous pas de nous rompre le cou en tentant de traverser le ravin à la corde ?

– C’est un risque à prendre. Nous ignorons totalement la longueur de cette ravine : nous pourrions perdre des jours à tenter de la contourner. Et le temps presse. Cela fait déjà un mois que nous avons quitté Niûrelhin. Qui sait ce qu’Oeklos a pu faire pendant notre absence ? Nous n’avons pas le temps de nous balader.

Aridel voyait bien à l’air de Shari que la perspective de traverser à la corde ne l’enchantait pas du tout. Il tenta de la rassurer.

– Ce n’est pas si terrible que ça, Shari, je vous assure. Je l’ai fait plusieurs fois dans les contreforts des Sordepic. Je vous aiderai.

Shari acquiesça sans un mot, et descendit de sa monture. Aridel et Domiel firent alors de même, et tous trois commencèrent à décharger les vivres et le matériel que les chevaux transportaient, afin de les transporter eux même. Les deux hommes se portèrent volontaires pour porter la charge de Shari, mais la jeune femme refusa. Elle semblait décidée à ne pas obtenir de traitement de faveur.

Aridel, après avoir fait partir les chevaux, s’empara d’une lourde pierre et y attacha l’extrémité d’une des cordes qu’il transportait. Il se mit alors à faire tournoyer l’ensemble très vite au dessus de sa tête, et, d’un geste sûr, le relâcha en direction du bord opposé.

La pierre se coinça entre deux branches. Aridel tira sur la corde pour tester la solidité de son pont, mais les branches cédèrent, et la pierre tomba lourdement au sol. Aridel la ramena à lui et recommença. Il dut répéter l’opération trois fois avant que la pierre ne se coince sur une branche assez solide pour résister au poids d’un homme. Aridel attacha alors l’autre extrémité de la corde à un rocher. Il appuya dessus pour en vérifier la souplesse.

« Le pont est prêt, » dit Aridel. « Je passerai en premier, Shari suivra, et Domiel fermera la marche. Surtout ne regardez pas en bas. »

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D’un geste sûr, Aridel entoura la corde de ses jambes et commença à avancer, le dos face à la ravine. Le précipice n’était pas très large, et il fut rapidement de l’autre côté. Shari, l’air moins assuré, prit alors place sur le fil. La jeune femme progressait lentement, mais avec une agilité surprenante pour qui n’avait pratiqué ce genre d’activité. Lorsqu’elle arriva de l’autre coté, elle émit un soupir de soulagement. Domiel la suivit sans incident.

Tous trois se trouvaient à présent en bordure de la forêt d’Oniros, et le mur de verdure qui leur faisait face semblait plus impénétrable que jamais.

– Je vous propose d’attendre demain avant de tenter d’entrer dans la forêt. Nous pouvons camper ici pour la nuit, suggéra Domiel.

– Vous avez raison dit Aridel. Je vais allumer un feu.

Le jeune homme s’éloigna alors pour ramasser du bois. Des bruits étranges lui parvenaient de la forêt, et il n’avait aucune envie de s’attarder pour en savoir plus sur leur origine. Lorsqu’il revint au campement pour allumer le feu, la nuit approchait déjà, et le crépuscule renforçait encore l’aspect inquiétant de la forêt d’Oniros.

Après un repas assez sobre, Aridel annonça :

« Je crois qu’il vaudrait mieux que nous montions la garde à tour de rôle. L’endroit n’est pas sûr, et je n’aime pas me savoir si près d’une forêt potentiellement hostile. Je prendrai le premier quart. »

Domiel et Shari acquiescèrent et, tandis qu’Aridel se postait sur un rocher, son épée posée entre les jambes, ils se couchèrent et s’endormirent presque instantanément. Aridel ne pouvait qu’admirer le courage de la jeune femme, qui bien qu’ayant été élevée comme une princesse, avait su s’adapter à la dure vie du voyageur…