Serpents (2)

Serpents (2)

Le panorama était féérique. En dehors des côtes, les terres de Niûsanif n’avaient été que peu domestiquées par l’homme, et la nature y exprimait sa beauté sauvage. La route menant de Blacormar à Sorelmûnd était renommée pour être l’une des plus belles du pays, et cette réputation n’était pas exagérée.

Le chemin pavé serpentait au milieu de collines verdoyantes parsemées d’arbres majestueux. Au petit matin, l’eau qui s’était accumulée pendant la nuit s’évaporait doucement sous la chaleur du soleil et formait une nappe brumeuse qui donnait un aspect envoûtant au paysage.

26-iowafinal

Shari était plongée dans cette vision fascinante. La paix qui se dégageait de ce tableau submergeait la jeune femme. Perchée sur son cheval, elle s’en imprégnait totalement, oubliant tout ce qui se trouvait autour d’elle. Le spectacle lui évoquait les vertes collines de son île natale de Sûsenbal et les longs moments qu’elle avait pu y passer, vidant son esprit des obligations de la cour. Dans cet état de paix intérieure, Shari se sentait prête à affronter toutes les épreuves. Jusqu’à ce qu’une voix vienne la tirer de sa rêverie.

– A quoi pensez-vous ?

C’était Aridel. Depuis qu’ils avaient quitté Blacormar, une semaine auparavant, le jeune homme lui avait paru très triste, presque abattu. Il semblait ressasser de sombres souvenirs. L’enthousiasme qu’il avait ressenti lorsqu’ils avaient quitté Niûrelhin semblait avoir totalement disparu. Sa question surprit donc Shari. Pourquoi donc choisissait-il ce moment entre tous pour lui adresser la parole ?

– J’observais juste le paysage, répondit Shari d’un ton plus sec qu’elle ne l’aurait voulu.

– Oh, répondit Aridel. J’avais l’impression, à votre regard, que vous étiez partie très loin d’ici.

Le jeune homme avait rapproché son cheval de celui de Shari, et ils avançaient à présent presque côte à côte. Domiel était assez loin devant, et ne pouvait entendre ce que disaient ses compagnons.

– Ce que vous dites est vrai, en un sens, dit soudain Shari en réponse à la phrase d’Aridel. Ces terres me rappellent Sûsenbal, et je n’ai pas pu m’empêcher d’éprouver une pointe de nostalgie à leur vue.

– Depuis combien de temps avez vous quitté votre pays ? demanda alors Aridel.

– Et bien, ça fait maintenant presque six mois que je suis ambassadrice de Sûsenbal en Omirelhen. et avant cela j’ai rempli le même rôle pendant plus de trois ans ici, à Niûsanif. Donc, en comptant le voyage, cela fait bien quatre ans que je n’ai pas revu Sûsenbal.

– Je comprends ce que vous ressentez, alors. Les premières années de mon exil ont été les plus dures. J’ai souvent dû lutter pour résister à la tentation de retourner à Omirelhen. C’est une sensation étrange que de se retrouver loin de chez soi, entouré d’étrangers souvent hostiles.

– Je ne me considère pas entourée d’étrangers hostiles. Même si nous ne nous connaissons que depuis deux mois, j’ose espérer que Domiel et vous êtes des amis, précisa Shari, un sourire au lèvres.

– Bien sûr, et le sacrifice que vous faites pour Omirelhen ne fait que renforcer ce sentiment. Mais vous êtes tout de même loin de chez vous. Toutes les personnes que j’ai pu connaître à Fisimhen, lorsque j’étais mercenaire, n’étaient pas mes ennemies. Aucune, cependant, n’était ma famille. Et cela, je ne m’en suis rendu compte que bien trop tard…

Aridel laissa planer un silence pesant. L’espace d’un instant, le spectre de Sûnir sembla s’interposer entre lui et Shari, leurs yeux reflétant la même tristesse. Ce fut Shari, ne souhaitant replonger dans les ténèbres de son deuil qui relança la conversation.

– J’imagine que votre éducation princière a fait de vous l’un des meilleurs mercenaires de Sorcasard. Si vos employeurs avaient su qu’ils engageaient un prince d’Omirelhen comme simple soldat…

La tristesse n’avait pas quitté les yeux d’Aridel quand il répondit.

– Oh je n’étais ni meilleur ni plus mauvais qu’un autre. Au combat, c’est la chance qui détermine si vous vivez ou mourrez. Et parfois mourir n’est pas le pire sort qui vous attend…

– Que voulez-vous dire ?

Aridel s’éclaircit la gorge. On sentait que le sujet était difficile pour lui.

– J’ai, au cours de mon exil, vu et fait des choses que je préférerais oublier. Et le poids de ces actes est bien lourd sur ma conscience. J’envie parfois ceux qui sont restés au champ d’honneur de ne pas avoir à ressentir ceci.

Shari se rappelait la violence sanglante de la bataille de la mer d’Omea. Elle ne pouvait qu’imaginer ce qu’éprouvait Aridel après huit années à affronter ce genre d’horreurs.

– Peut-être qu’Erû vous a laissé la vie sauve pour que vous puissiez empêcher ces atrocités de se reproduire. Si notre mission réussit, ce sera un pas vers la paix.

– Puissiez-vous dire vrai. Mais j’ai dans l’idée que ma rédemption ne sera pas aussi simple…

Le jeune homme resta alors silencieux, et Shari n’osait l’interrompre dans ses pensées. Aridel était bien différent de son frère. Il n’avait pas l’assurance tranquille qui avait fait de Sûnir un si habile meneur d’hommes. Malgré cela, le regard d’Aridel, derrière sa lassitude, affichait une sagesse qui avait fait défaut à son frère aîné. En cela le prince ressemblait beaucoup à son père…

***

La ville de Sorelmûnd était perchée sur une colline, et ses bâtiments de pierre blanche reflétaient l’astre du jour d’une manière telle qu’on aurait dit qu’un second soleil emplissait le ciel. Cette illusion s’estompa cependant bien vite à mesure que les trois compagnons s’approchaient de la cité.

Si Sorelmûnd avait été construite sur les ruines d’une cité Sorcami, il ne restait clairement rien de la ville d’origine. Tout avait été recouvert par les maisons carrées si typiques de Niûsanif. Les habitants de la ville avaient, comme à Blacormar, la peau sombre, mais, à la grande surprise de Shari, certains avaient des cheveux blonds, un trait très inhabituel au sud de Sorcasard.

Domiel avait déniché une auberge près de la place du marché, et les trois compagnons s’y installèrent rapidement. Après s’être lavée et rafraîchie, Shari passa un long moment à observer le paysage au balcon de sa chambre. Du deuxième étage de l’auberge, la vue était magnifique. La ville paraissait s’étendre sous les pieds de Shari, ses habitants vaquant à leurs occupations sous le chaud soleil de cette fin d’après-midi. Portant son regard au loin, la jeune femme distingua une tache d’un vert sombre. Il s’agissait sans aucun doute de la forêt d’Oniros, leur destination. Elle avait un aspect menaçant, comme si son ombre voulait se saisir de Sorelmûnd.

Shari se détourna et se mit à lire pour éviter de laisser son esprit vagabonder. Elle sentit bientôt la somnolence la gagner, et s’endormit presque sans s’en rendre compte.