Serpents (1)

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Chapitre X – Serpents

Le port grouillait d’une activité débordante. Située à l’embouchure du fleuve Niûsarin, Blacormar était une cité au commerce florissant, tout comme la plupart des villes de la République de Niûsanif.

Niûsanif. Bien qu’Aridel ait beaucoup voyagé, c’était la première fois qu’il mettait les pied dans ce pays, le plus méridional de Sorcasard. C’était à l’endroit où avait été bâtie sa capitale, Niûsanin, que les hommes d’Erûsard avaient pour la première fois mis le pied sur le nouveau continent. Ces explorateurs venus du lointain domaine de Sanif avaient, après la défaite des Sorcami quatre siècles auparavant, colonisé tout le sud de Sorcasard, des Sordepic à la Mer des Vents. Ainsi, lorsqu’ils avaient finalement obtenu leur indépendance, ils avaient fondé la plus grande république commerciale d’Erûsard, dont la bourgeoisie regroupait à présent les plus grandes fortunes au monde.

Le Sorgen, le petit brick qui transportait Aridel, Shari et Domiel, manœuvra habilement parmi la multitude de navires qui encombraient le port. Le capitaine avait clairement une grande habitude de Blacormar et il dirigeait son navire de main de maître, comme il l’avait fait depuis Ortel. Le Sorgen s’amarra donc à son quai sans incidents, sous les yeux d’Aridel. Le jeune homme attendait avec impatience de pouvoir descendre, curieux de découvrir cette terre inconnue.

Les trois compagnons avaient convenu, d’un commun accord, qu’ils voyageraient sous le couvert de l’anonymat, du moins tant qu’ils n’en sauraient pas plus sur le bouclier. C’était Shari qui avait émis cette idée la première : elle semblait soucieuse de ne pas alerter trop tôt le sénat de la présence d’un prince d’Omirelhen sur son sol. Les dîners protocolaires et autres réceptions officielles auraient ralenti leurs recherches, et surtout, il était impossible de négliger la présence possible d’espions d’Oeklos à Niûsanif. Il fallait donc se montrer le plus discret possible, une idée qui n’était pas pour déplaire à Aridel.

Après presque trois semaines en mer, l’ex-mercenaire éprouvait un besoin quasi-compulsif de se dégourdir les jambes. Ainsi fut-il le premier à mettre pied à terre une fois la passerelle posée. L’atmosphère du navire et le fait qu’il était souvent seul avec ses pensées lui avait pesé tout au long du voyage, et la terre ferme lui avait manqué.

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Aridel fut cependant un peu déçu. Lui qui s’était attendu à trouver une touche d’exotisme dans les ports du sud du continent, il se trouvait en face d’une réplique presque parfaite des docks de Niûrelmar. Les seules différences notables étaient le teint sombre de la plupart des hommes, et le fait qu’ils parlaient Sorûeni. Niûsanif était en effet le seul pays de Sorcasard où cette langue était utilisée, à l’opposé d’Omirelhen et des autres royaumes, où le Dûeni était la langue commune. Aridel ne connaissait que très peu le Sorûeni. Shari avait bien essayé de le lui apprendre pendant la traversée, mais il avait rapidement perdu patience et n’avait pas beaucoup progressé. Il en savait cependant assez pour pouvoir se faire comprendre en cas d’urgence, et c’était probablement suffisant.

– Alors, Ari, que pensez-vous de Niûsanif ?

C’était Shari qui avait parlé, utilisant le nom d’emprunt d’Aridel. Les trois compagnons avaient en effet décidé de raccourcir leurs noms pour éviter tout soupçon. Ils étaient donc Ari, Shari, et Dom, représentants commerciaux d’une société de Sûsenbal, du moins pour les oreilles extérieures.

– Ca ressemble beaucoup à Omirelhen, jusqu’à maintenant, répondit Aridel à la question de la jeune femme. Je m’étais attendu à un plus grand dépaysement.

– Attendez donc d’en découvrir plus avant de porter un jugement définitif. Blacormar est un port dominé par le commerce extérieur, et les mélanges ont un peu atténué la culture Niûsanifaise. Mais si nous nous rendons à Niûsanin, vous aurez alors un aperçu de la splendeur de l’architecture du du sud du continent. Le capitole est quelque chose que vous ne verrez nulle part ailleurs.

– Peut-être, répliqua Aridel d’un ton acide. Mais ce n’est pas notre destination pour le moment. Est-ce que la cité de Sorelmûnd présente le même attrait ?

– Je ne sais pas, répondit Shari avec un léger sourire. Je n’y ai jamais été. Mais nous pouvons être agréablement surpris.

– Je suis certain que ce pays recèle des trésors cachés. Nous ne serions pas là sinon.

Cette dernière réplique, lancée par Domiel, rappela Aridel à l’ordre. Ils n’était en effet pas là pour visiter Niûsanif, mais pour accomplir une mission.

***

Si la guerre se déroulant au Nord de Sorcasard inquiétait en quelque manière les Niûsanifais, ils ne le montraient absolument pas. La vie à Blacormar semblait suivre son train-train habituel, et offrait un contraste impressionnant avec ce qu’Aridel avait pu voir à Telmar et Thûliaer. Les habitants ne se rendaient-ils pas compte de la menace qui pesait sur eux ? Pensaient-ils qu’Oeklos ne s’intéresserait pas à Niûsanif ? Lorsqu’Aridel s’en ouvrit à Shari alors que les trois compagnons traversaient la ville, la jeune femme ne parut que légèrement troublée.

– Une bonne partie des gens d’ici ne raisonnent qu’en termes de commerce et de profit. Il y a plus de quatre cent ans qu’ils n’ont pas connu la guerre, et je pensent qu’ils n’imaginent même pas qu’elle puisse toucher Niûsanif. Les habitants du Nord, près des Sordepic, sont peut-être plus inquiets, mais ici, tant que les navires arrivent et repartent, tout va bien.

– Quelle inconscience, soupira Aridel.

– Vous voyez encore le monde de vos yeux de mercenaire, dit alors Domiel. Pour vous la guerre n’est que violence et mort, parce que vous l’avez vue de vos yeux. Mais pour ces marchands, un conflit armé n’est pas forcément chose négative, surtout s’ils peuvent en tirer profit. Une guerre au nord permet de vendre des armes et des navires, sans grand risque pour eux.

– Je raisonne peut-être en soldat, dit Aridel, mais j’espère ne jamais atteindre votre niveau de cynisme. Ces gens n’ont ils donc aucune morale ?

– Ne soyez pas trop prompt à les juger. Vous vous êtes après tout battu et avez tué pour le plus offrant. La seule différence est que vous avez pu voir les conséquences de vos actes. Ce n’est pas le cas des marchands de Niûsanif.

Aridel ne répondit pas, conscient de la véracité des propos de Domiel. Il dut faire un effort pour réprimer la vague de mélancolie qui s’empara soudainement de lui, ramenant à son souvenir les images sanglantes de la plaine de Kiborûn. Il marcha silencieusement, suivant ses deux compagnons à travers la ville de Blacormar.