Secrets (6)

Secrets (6)

Shari se déplaçait dans un silence presque total. La jeune femme savait que le moindre bruit était susceptible d’alerter la myriade d’yeux indiscrets qui sillonnaient en permanence le palais impérial. Elle n’avait pas oublié le danger omniprésent qui régnait dans cet endroit où elle avait passé toute son enfance. Tous ces couloirs lui étaient familiers, et même les odeurs qui s’élevaient de certaines pièces faisaient remonter en elle des souvenirs qu’elle croyait avoir depuis longtemps oubliés. Certaines de ces images étaient agréables et empreintes de nostalgie, mais la plupart étaient cruelles, et ravivaient la douleur d’anciennes cicatrices.

Shari était née le 15 novembre 1423. Elle était le vingt-neuvième enfant de l’empereur Mesonel. Sa mère, morte en couche, était une concubine officielle du harem impérial, et en conséquence, Shari avait obtenu le statut de princesse. Elle était cependant placée très loin dans la ligne de succession, et n’avait virtuellement aucune chance d’accéder un jour au trône. Pour l’empereur et ses courtisans, Shari n’avait longtemps été qu’une monnaie d’échange potentielle dont le destin était tout tracé. Les filles du souverain de Sûsenbal n’étaient en effet que des pions sur l’échiquier politique de Sûsenbal. Elles finissaient presque toujours par épouser un noble de la cour ou un seigneur de guerre dont l’allégeance à la maison royale se révélait nécessaire. La jeune Shari avait donc très vite compris qu’elle devait se montrer exceptionnelle si elle ne voulait se retrouver liée à un homme qu’elle n’aimait pas.

Comme tout princesse qui se respectait, Shari avait du apprendre, le couture, la littérature et les arts qui devaient l’aider à séduire son futur époux. Mais la fille de l’empereur ne s’était pas résignée à son sort. En cachette, elle avait observé les audiences que donnait son père, et avait lu de nombreux ouvrages sur la politique et la diplomatie. Elle avait aussi appris par elle même le Dûeni et le Setini, la langue des hommes du Nord. Tant et si bien qu’un jour, alors que l’ambassadeur de l’empire de Dûen avait sollicité une audience avec l’empereur, elle avait, par une habile manœuvre, pris la place du chambellan, malencontreusement indisposé. Elle avait ainsi pu montrer à son père ses talents d’interprète.

Ce dernier en avait à la fois très surpris été très satisfait, et avait, dans un de ses incompréhensibles caprices, offert à sa fille le poste d’ambassadeur auprès de la république de Niûsanif. C’est ainsi que Shari avait enfin pu connaître la liberté et la vie hors des murs du palais impérial.

C’était cette même liberté que la jeune femme avait perdu au moment où elle avait posé le pied sur le sol de son pays natal. C’était comme si tout ce qu’elle avait accompli à Sorcasard avait disparu. Elle avait à peine pu parler à ses compagnons depuis qu’ils avaient quitté le navire. Que devaient-ils penser d’elle, à présent ? Ce n’était qu’après le repas qu’elle avait enfin pu s’esquiver pour les voir. Et encore devait-elle le faire en cachette, car il s’agissait d’une entorse grave à l’étiquette du palais : une princesse impériale ne pouvait s’abaisser à rencontrer des étrangers dans leurs quartiers.

La jeune femme arriva devant la porte de la chambre où se trouvaient Aridel et Daethos. Elle gratta discrètement… Rien. La jeune femme recommença un peu plus fort… Toujours rien. Elle n’osait pas faire trop de bruit… Que tenter à présent ? Elle crut alors percevoir un mouvement. Elle gratta de nouveau et enfin la porte s’ouvrit, laissant apparaître un Aridel visiblement surpris.

– Shari, que… commença-t’il tout haut.

La jeune femme posa son index sur les lèvres du mercenaire et entra sans plus de cérémonie. Daethos était lui aussi debout et la regardait avec une expression indéfinissable, comme toujours. Sans attendre, Shari commença à expliquer en chuchotant :

— Je n’ai pas beaucoup de temps, il faut que je sois rentrée avant que les serviteurs ne s’aperçoivent de mon absence. Tout d’abord laissez-moi vous dire que je suis désolée pour ce qui s’est passé ces derniers jours. Je suis aussi prisonnière de l’étiquette de la cour que vous de ces murs. Aridel, vous vous souvenez de nos leçons ?

L’ex-mercenaire acquiesça d’un mouvement de tête.

– L’empereur, mon père, est capricieux, et ses avis sont très souvent influencés par des conseillers peu scrupuleux. Ils n’hésiteront pas à nous discréditer au moindre impair. Nous devons donc nous montrer irréprochables. Et n’oubliez pas que, tout comme à Niûsanif, Oeklos a peut-être des espions ici aussi. Nous ignorons tout de l’ampleur de son réseau. Il nous faut nous montrer extrêmement prudents. Demain, nous aurons droit à une audience de mon père. Vous devrez me laisser parler en premier puis présenter ensuite vos demandes. Vous en sentez-vous capable, Aridel ?

– Oui, répondit l’intéressé d’un ton sûr. Ne vous inquiétez pas, Shari.

– Parfait. Et n’oubliez pas que, même si je me montre distante envers vous deux, il ne s’agit que d’une façade pour la cour. Mon objectif reste le même que le vôtre : nous devons convaincre mon père de prendre les armes contre Oeklos.

Aridel ne dit rien, mais fit un mouvement de tête pour signifier qu’il avait compris, imité par Daethos.

– Très bien, je dois m’en aller à présent, reprit Shari. A demain.

La jeune femme se tourna vers la porte. Au dernier moment, cependant, elle fut saisie par une impulsion soudaine et s’approchant d’Aridel, lui planta un baiser sur les lèvres. Elle partit ensuite à toute vitesse, aussi surprise que l’ex-mercenaire par son acte.