Secrets (5)

Secrets (5)

L’odeur était épouvantable. C’était un mélange de tout ce que l’activité humaine pouvait produire de pire : moisissure, pourriture, sueur et déjections. Même après plusieurs heures, le nez de Domiel ne s’était toujours pas habitué aux effluves qui émanaient de ce cloaque qu’était la prison de Dafakin. Le mage osait à peine regarder l’immonde paillasse qui était censée lui servir de lit… Du coin de l’oeil, il avait cru y distinguer du mouvement. Il espérait simplement qu’il s’agissait juste de blattes et non pas de rats…

Dans une tentative de détourner son attention de ce qui l’entourait, Domiel ferma les yeux, se représentant mentalement le massif montagneux des Losapic, couvert de neige, l’un des plus beaux paysages qu’il avait pu voir en Sorcasard. Il ne put cependant maintenir très longtemps cette image positive : des pensées bien plus sombres s’insinuèrent dans son esprit. Comment avait-il pu en arriver là ? Il n’avait pas quitté Dafashûn dans les meilleures conditions, mais de là à se retrouver en prison au moment même où il posait le pied sur le sol de son pays natal… Il se retrouvait dans une situation pire que tout ce qu’il avait pu imaginer, alors qu’il n’avait fait que ce qu’il pensait être son devoir.

Un bruit métallique tira Domiel de sa rêverie mélancolique. Le mage entendit alors le son régulier de pas qui approchaient. Puis quelqu’un prononça son nom et il se retourna pour faire face à son visiteur.

C’était un homme d’une trentaine d’années dont la tunique de couleur pourpre trahissait l’appartenance à l’ordre des Dalfblûnen, les mages spécialisés dans la connaissance et la manipulation de la matière. Même après plus de dix ans d’absence, Domiel reconnut instantanément son visage.

– Omoniel. J’aurais dû me douter que tu avais à voir avec ma situation actuelle. Je suppose que c’est à toi que je dois cette magnifique chambre d’hôtel.

L’autre ricana, exhibant ses dents d’un blanc éclatant.

– Domiel. Tu n’as rien perdu de ton esprit rebelle, à ce que je vois. Tu n’as jamais su t’adresser correctement à tes supérieurs. Tu ironises, alors que tu as devant toi un archimage. Je ne suis plus un étudiant de première année. Mais bon, je suppose que je ne devrais pas être surpris du fait que ton séjour en Sorcasard t’ait rendu encore plus sauvage.

Domiel fit une petite courbette dédaigneuse.

– Veuillez m’excuser, votre grâce, dit-il d’un ton narquois. Si j’avais su me trouver en présence de la crème de la crème de Dafakin, j’aurais fait nettoyer mes appartements. Mais je suppose que vous trouvez une grande satisfaction à me voir derrière des barreaux.

– Je ne te nierais pas que de te voir enfin à ta place me procure un certain plaisir, Domiel. Mais je ne suis pas venu uniquement pour te contempler dans ta déchéance. J’ai été mandaté pour t’informer des chefs d’accusation dont tu fais l’objet.

– Ah ! J’ai hâte de prendre connaissance de cette œuvre de fiction. Elle doit être bourrée de délits imaginaires, à moins que l’adultère ne soit devenu un crime depuis mon départ de Dafashûn.

– Je ne ferais pas trop le malin si j’étais toi. Le fait que tu aies partagé le lit de ma femme n’est peut-être pas un crime, mais je peux t’assurer que la raison pour laquelle tu es ici est bien plus sérieuse que cela.

– Et qu’ai-je donc fait qui mérite un tel châtiment ?

Omoniel prit un ton très formel, comme s’il récitait un texte appris par cœur.

— Domiel Easor, sujet du roi Friel, deuxième du nom, vous êtes accusé d’avoir désobéi à un décret de la couronne, ce qui constitue, d’après l’article 45, alinéa 3 de la Table de Lois, un crime de Haute Trahison. Dans le respect de l’équité, un procès ayant pour but de déterminer votre culpabilité aura lieu. La date sera fixée à la convenance du conseil des Archimages, dont les membres seront vos juges. Vous avez le droit de faire appel à un conseiller légal. Avez vous compris cette accusation et vos droits ?

Domiel resta silencieux un instant puis répondit, ton tout aussi formel.

– Oui, j’ai compris mes droits. Je souhaiterai cependant savoir à quel ordre royal j’ai contrevenu.

Omoniel eut un sourire narquois.

– Dans sa grande sagesse, sa majesté a décrété il y a six mois que toute action entreprise contre l’homme qui se fait appeler Baron Oeklos était proscrite. Hors nous avons la preuve que tu as, à au moins deux reprises, aidé les autorités d’Omirelhen et de Niûsanif à lutter contre Oeklos, au mépris de l’ordre royal. Tu as activé un système de protection des Anciens qui a fortement bouleversé les plans d’Oeklos. Il est donc à présent impératif que nous lui montrions que ces actions étaient isolées et n’avaient pas été ordonnées par le roi. Nous n’avons pas d’autre choix que de faire de toi un exemple, à mon plus grand plaisir.

Domiel était abasourdi. Comment était-ce possible ? Le roi des mages protégeait Oeklos ? Alors que ce dernier violait tous les principes qui avaient conduit à la création de Dafashûn ? Et c’était pour avoir suivi ces principes que Domiel allait être puni ? C’était totalement absurde. Le monde était-il devenu fou ?

– Pourquoi ? Pourquoi ne luttez vous pas contre Oeklos ? demanda-t’il tout haut, ne pouvant plus retenir sa colère.

Le visage d’Omoniel s’assombrit, et pour la première fois, Domiel y décela autre chose que du mépris, une trace d’inquiétude peut-être.

– Nous n’avons pas le choix, Domiel. Oeklos est notre pire cauchemar : c’est un mage noir qui prétend avoir le moyen de détruire Dafashûn…