Secrets (4)

Secrets (4)

Sûsenbal avait peut-être par le passé été une île sauvage, mais elle n’était à présent guère plus qu’un jardin aux proportions gigantesques, pensait Daethos. La nature y avait complètement été domestiquée, et la campagne était si ordonnée qu’on aurait pu tracer une grille à la règle pour délimiter chaque parcelle sur un plan. Étrange, ce besoin qu’avaient les humains de faire plier l’univers à leur volonté. Peut-être était-ce cela qui les rendait si différents des Sorcami ? Le peuple de Daethos avait toujours essayé de vivre en harmonie avec les forces naturelles qui l’entourait, pas de les combattre. Fallait-il voir dans ce désir si typiquement humain un héritage des anciens mages, qui dans des temps immémoriaux avaient transformé Erûsarden afin de pouvoir y habiter ? Voilà une question à laquelle Daethos n’aurait probablement jamais de réponse…

Cela faisait quatre jours que le Sorcami voyait défiler ces paysages monotones, et le temps commençait à lui paraître long. Aridel, Shari et lui avaient été placés dans des voitures séparées, et même lorsqu’ils bivouaquaient, ni Daethos ni le prince d’Omirelhen n’avaient eu l’occasion de parler à l’ambassadrice. Depuis qu’ils avaient posé le pied sur l’île, elle était en permanence entourée de serviteurs qui ne laissaient approcher personne et surtout pas le Sorcami. Les Sûsenbi semblaient d’ailleurs regarder Daethos comme un pestiféré, et n’osaient pas le toucher, ni même se tenir près de lui. L’homme-saurien était totalement isolé, et la solitude faisait naître en lui le mal du pays. A ce moment précis, il aurait tout donné pour retrouver la végétation verdoyante de sa forêt natale.

Pour ne pas sombrer dans la mélancolie, Daethos scrutait l’horizon, s’imaginant, par delà les mers, rejoindre son village où l’attendaient ses semblables. C’était une pensée agréable, et Daethos s’y accrocha le plus longtemps possible. Il dût cependant l’abandonner lorsqu’il aperçut la forme sombre d’une ville, aisément reconnaissable aux toits qui se découpaient en dent de scie. Bien sûr il ne pouvait s’agir que Sûsenbhin, leur destination, la capitale de l’Empire de Sûsenbal. Ils étaient enfin arrivés !

Moins de deux heures plus tard, le cortège se trouvait aux portes de la cité. Elle avait un aspect très différent des villes de Sorcasard. La plupart des habitations étaient construites en bois ou en bambou sec, et toutes étaient peintes de couleurs très vives, rouge bleu ou vert, donnant à l’ensemble un aspect bariolé très inhabituel mais étrangement esthétique. Les rues les plus larges étaient pavées, mais nombre de petites allées étaient simplement faites de terre battue. Les passants s’inclinaient tous au passage de la voiture de Shari. La vue du sceau impérial, le Dragon de Jade, semblait inspirer à la fois crainte et respect chez les Sûsenbi.

Le cortège traversa la cité pour se rendre vers sa destination, une enceinte fortifiée qui se situait en plein centre. Ses murs étaient très richement décorés, recouverts de runes et de motifs ésotériques dont le sens échappait à Daethos. Les chevaux et véhicules s’arrêtèrent devant une grande porte en bois épais non moins décorée que les murs. Le serviteur qui se trouvait en tête du cortège prononça quelques mots, et les battants s’ouvrirent. Ils entrèrent alors dans les jardins du Palais Restreint, la demeure de l’empereur.

Une fois passés les jardins, ils atteignirent une cour pavée de taille monumentale, qui pouvait aisément accueillir plusieurs dizaines de milliers de personnes. Le cortège se dirigeait vers un bâtiment situé en plain centre de la cour, le palais impérial à proprement parler. Ce dernier était flanqué de constructions longilignes en bois verni. Lorsque le cortège s’arrêta devant l’escalier d’honneur, une armée de serviteurs sortit de ces bâtisses et commencèrent à débrider les chevaux. Un petit piédestal fut apporté afin que Daethos et ses compagnons puissent descendre. Les serviteurs eurent une petite hésitation lorsqu’ils virent le Sorcami, mais ils étaient bien trop conditionnés pour dire quoi que ce soit.

Shari sortit à son tour. La jeune femme était vêtue d’une magnifique robe colorée ceinturée d’un nœud orange. Elle se rapprocha de Daethos et Aridel.

– Mon père va nous recevoir, chuchota-t’elle. Laissez-moi parler, je m’exprimerai à la fois en Sorûeni et en Dûeni pour que vous compreniez tous les deux.

L’ambassadrice n’eut pas le temps d’en dire plus car ils furent invités à monter les marches. Ils entrèrent alors dans la salle du trône. Daethos était impressionné par le faste du palais. Sur les côtés de la salle, deux rangées de courtisans à genoux formaient un comité d’accueil aux nouveaux arrivants. En face d’eux se trouvait le trône impérial lui-même. Il était surmonté par un toit de tissu coloré. Sous ce toit, l’empereur, assis sur un fauteuil sculpté, présidait. A coté de lui se tenaient une femme et un jeune homme. L’empereur portait une moustache qui lui tombait sur les genoux, mais son crâne était rasé. Tout comme Shari, ils était vêtu d’une robe colorée décorée de dragons. D’un geste du doigt, il fit signe aux visiteurs d’approcher. Shari, suivie de Daethos et Aridel, fit quelques pas, puis, arrivée à deux toises du trône, s’inclina. Elle parla alors en Sorûeni puis répéta en Dûeni.

– Salut à toi Mesonel, Empereur de Sûsenbal, Gardien du Dragon de Jade et Maître des Sept Mers. Moi, ton humble fille Shas’ri’a, ainsi que mes compagnons, Berin d’Omirelhen et Daethos d’Oniros sommes honorés d’être en ta présence.

L’empereur se leva solennellement et s’exprima en Sorûeni. Ses paroles furent aussitôt traduites en Dûeni par Shari.

– Bienvenue à toi, ma fille. Tes compagnons sont bien inhabituels. Je te retrouve entourée d’un prince d’Omirelhen et d’un homme-saurien. C’est la première fois qu’un Sorcami est autorisé à pénétrer dans l’enceinte sacrée du palais restreint de Sûsenbal, et j’espère que je n’aurais pas à regretter cet acte. En temps normal, un membre de l’espèce reptilienne qui pose les pieds sur nos îles est passible de mort. Je ne te cache pas que c’est ce que certains préconisent, mais la violence est souvent mauvaise conseillère. Je souhaite donc également la bienvenue à tes compagnons. Des quartiers seront mis à leur disposition au palais. Quant à toi ma fille, ta chambre est prête. Allez !

D’un geste, l’empereur les congédia sans ajouter un mot. Shari s’inclina et commença à se retirer en marchant à reculons. Daethos et Aridel, interdits, ne purent que l’imiter. Le Sorcami pouvait sentir la frustration du prince d’Omirelhen, et il la partageait en partie. Pourquoi l’empereur n’avait-il même pas abordé la raison de leur visite ? Le temps était précieux… Daethos soupçonnait que l’étiquette de la cour de Sûsenbal était si complexe que leurs discussions risquaient de prendre de précieuses semaines… Mais que faire d’autre qu’attendre ?