Secrets (2)

Secrets (2)

La ville de Spemar se trouvait sur la côte orientale de l’île de Sûsenbal. L’un des plus grands port de l’archipel, elle centralisait la majeure partie du commerce avec les royaumes de Sorcasard, dont Omirelhen.

Le port était également connu sous le nom de Dorkayn’chui Wath, un terme qui se traduisait grossièrement par « Porte du Dragon », et Aridel comprit très vite pourquoi. La rade était en effet fermée par deux jetées de taille monumentale qui se rejoignaient pour ne laisser aux navires qu’un étroit passage. Ce goulet était flanqué de deux gigantesques sculptures représentant des serpents enroulés autour de colonnes et crachant du feu. Au lieu de flammes, c’était cependant de l’eau que ces dragons, hauts comme trente hommes, déversaient dans la mer.

Lorsque le navire qui transportait Aridel et ses compagnons passa cette porte, le prince ne put s’empêcher de sentir un frisson lui parcourir l’échine. Il se sentait comme dominé par les colossales statues qui barraient l’entrée du port, lui montrant à quel point sa connaissance du monde était limitée. Il entrait à présent dans une contrée qui lui était totalement inconnue. Sorcasard, le continent sur lequel il avait vécu toute sa vie, était loin derrière lui, et il allait devoir apprendre à se fondre dans une culture qui lui était presque totalement étrangère. Malgré tout ce que Shari lui avait enseigné depuis leur départ de Niûrelmar, Aridel se sentait déraciné, arraché à sa terre natale.

La rade de Spemar était littéralement remplie de navires de toutes tailles et de toutes formes. Certains, aussi grands que les vaisseaux de ligne de la marine Omireline, étaient de véritables villages flottants, tandis que d’autres étaient à peine plus larges qu’un radeau. La plupart étaient de construction sensiblement différente des navires Omirelins. Les voiles, au lieu d’être carrées et uniformes, comme sur les trois mâts classiques, étaient parcourues par des baguettes de bois qui leur permettaient de se replier à la manière d’un éventail. La coque de nombre de navires était également très incurvée, bien plus que celle des vaisseaux auxquels Aridel était habitué. Alors qu’ils louvoyaient en direction des quais, l’ex-mercenaire se demandait quelles méthodes les Sûsenbi employaient pour bâtir de telles armatures.

A côté de lui, Shari regardait en silence les rivages de sa terre natale qui s’approchaient doucement. La jeune femme avait à peine prononcé un mot depuis qu’ils avaient passé les côtes de l’île de Rigabal. Aridel avait tenté de l’interroger sur les raisons de ce mutisme, mais sans succès. L’ambassadrice n’avait fait que répondre de manière très évasive à toutes ses questions. L’ex-mercenaire ne pouvait donc que spéculer sur la cause de l’humeur maussade de sa compagne de voyage. Il soupçonnait, que, tout comme Omirelhen lui était autrefois apparue, la patrie de Shari ne lui apportait pas que des souvenirs heureux. Durant leurs sessions d’apprentissage du Sorûeni, il avait parfois cru détecter une pointe d’amertume dans les propos de la jeune femme, particulièrement lorsqu’elle parlait de son père, l’Empereur. Aridel n’était apparemment pas le seul à entretenir des relations complexes avec son géniteur…

L’ex-mercenaire reporta son attention sur le quai qui approchait. Il pouvait maintenant distinguer les traits des hommes qui y travaillaient. Tous avaient le teint de peau doré qui caractérisait le peuple de Shari. Leurs yeux en amande d’un noir profond trahissait également leur origine orientale.

Une fois le navire amarré, un groupe de ces hommes amena une passerelle pour faire descendre les passagers. Derrière eux se trouvait un cortège de porteurs tirant à main nue des voitures couvertes aux couleurs éclatantes.

– Notre arrivée a apparemment été annoncée, dit alors Shari, qui se tenait toujours à côté d’Aridel. Nous voici gratifiés d’une escorte…

Annoncés, pensa Aridel ? C’était impossible ! Comment les Sûsenbi auraient-ils pu savoir ? L’ex-mercenaire n’eut cependant pas le loisir de poser une seule question car Shari commençait déjà à descendre. Un homme attendait l’ambassadrice en bas de la passerelle. Il s’inclina profondément lorsque la jeune femme arriva à sa hauteur, et prononça ces mots en Sorûeni :

– Honneur à son altesse impériale, Shas’ri’a, fille de Mesonel, souverain céleste et gardien des portes de jade. Je suis votre humble serviteur.

Shari ne dit pas un mot et se contenta d’avancer, arborant un air royal et suffisant qu’Aridel ne lui connaissait pas. L’ex-mercenaire était resté avec Daethos à bord du navire et attendait un signe de la jeune femme pour descendre. Après quelques pas, l’ambassadrice se retourna négligemment et dit à l’homme incliné derrière elle :

– Sur ce navire se trouvent Berin, fils de Leotel, prince du royaume d’Omirelhen et héritier du trône de la Sirène, et Daethos, shaman des Sorcami de la forêt d’Inokos. Je vous ordonne, au nom de l’autorité de mon père, l’empereur, de les accueillir avec tous les égards qui leur sont dûs et de les traiter comme s’ils appartenaient à la famille impériale elle même. Leur vie est sacrée !

Le serviteur, à la mention du mot Sorcami, sembla tiquer, mais ne dit pas un mot, et son visage reprit rapidement un aspect impassible. Aridel fit alors signe à Daethos de le suivre et tous deux descendirent à leur tour la passerelle, posant pour la première fois le pied sur l’île de Sûsenbal.