Sable (4)

Sable (4)

La chaleur était insoutenable. Jamais Shari n’aurait pu imaginer qu’il existait dans le monde un endroit aussi aride. Tous les livres qu’elle avait pu lire sur le désert de Sorûen ne faisaient pas justice à la réalité. Le paysage n’était que dunes de sable jaunes ou oranges à perte de vue, comme si l’horizon lui même avait décidé de fondre, emporté par le feu du soleil. La chaleur était si intense qu’elle faisait miroiter l’atmosphère, et il était impossible de savoir si ce qu’on voyait au loin était de l’eau ou un simple mirage.

Shari, ne pouvant supporter plus longtemps ce soleil de plomb, se précipita vers l’abri relatif de la tente. Depuis plusieurs jours, la jeune femme et son « escorte » ne voyageaient en effet que durant la nuit, tant il était impossible de marcher dans ce désert lorsque l’astre du jour le frappait de ses rayons. Les soirées n’étaient cependant guère plus agréables, car elles étaient aussi froides que le jour était chaud. C’était comme si Erû avait décidé de concentrer dans cet endroit tous les extrêmes du monde.

L’ambassadrice s’assit sur sa couche improvisée. Comme d’habitude, elle n’arrivait pas à dormir. C’était en partie lié à la température extrême, bien sûr, mais la chaleur n’était pas la seule chose qui l’empêchait de trouver le repos. La jeune femme craignait le sommeil, car, dès qu’elle fermait les yeux, son cauchemar récurrent s’emparait d’elle. Elle revoyait la mer de glace et tombait dans la crevasse qui s’ouvrait sous ses pieds encore et toujours. Cette vision était devenu sa hantise, et elle venait se mêler à toutes les horribles images de ce qu’elle avait vécu sur l’Atlêshin et pendant la bataille de la mer d’Omea.

Shari prit sa tête entre ses mains. Elle n’arrivait même pas à pleurer tant elle était déshydratée. La fatigue était à présent la seule chose qu’elle ressentait. Elle ne savait plus quoi faire. Peut-être était-ce son destin que de terminer son voyage ici, en plein milieu du désert de Sorûen…

La jeune femme sentit soudain une présence à ses cotés. Elle leva les yeux pour se trouver nez à nez avec Daethos, qui semblait attendre patiemment. Le Sorcami avait moins besoin de sommeil que les humains, et Shari l’avait souvent vu éveillé, méditant tranquillement dans la tente. Il était cependant très rare qu’il lui adresse la parole pendant les heures de repos.

– Ambassadrice-Shas’ri’a, j’ai noté que vous ne dormiez pas autant que les autres humains. Je devine que vous vivez toujours ces rêves dont vous m’avez parlé lorsque nous avons quitté Sorcasard.

Shari ne put cacher sa surprise.

– Co… Comment le savez-vous ?

Le Sorcami eut une expression qui pouvait peut-être s’apparenter à un sourire.

– Vous oubliez que je suis un shaman. Interpréter les rêves est ma spécialité. Et même si vous êtes humaine, je reconnais facilement en vous les signes qui accompagnent les visions inspirées par le Soksûnir. Elles sont puissantes et persistantes.

– Vous ne vous trompez pas, maître Daethos. Ces rêves me hantent depuis notre débarquement. Mais je ne sais pas comment faire pour m’en débarrasser.

Daethos prit un air mystérieux.

– Il est hélas impossible de faire totalement disparaître ces visions, je le crains. Mais je peux vous aider à les affronter, et peut être en saurons-nous plus sur le message qui se cache derrière votre rêve.

Shari sentit son intérêt croître.

– De quoi parlez-vous ? demanda-t’elle.

– De la cérémonie de l’Onirûksos, dont nous avons déjà discuté, et qui permettrait d’ouvrir votre esprit à ces visions.

Shari se remémora alors les paroles du Sorcami durant leur traversée vers Sûsenbal.

– Mais ne m’avez-vous pas dit que cette cérémonie était dangereuse ? l’interrogea-t’elle.

– J’ignore en effet quels en sont les effets sur les humains. Mais c’est malheureusement le seul moyen que je connaisse de vous aider, si vous acceptez, bien sûr…

– Maintenant ?

– Oui si là est votre souhait.

Shari hésita. C’était très clairement un risque, mais après tant de nuits sans sommeil, la jeune femme était prête à tout pour retrouver un peu de tranquillité.

– Que faut-il faire ? demanda-t’elle à Daethos.

Le Sorcami sortit de sa tunique une petite bourse faite de feuilles séchées. Il l’ouvrit et prit à l’intérieur trois petites graines à la couleur très sombre.

– Il vous suffit d’avaler ces graines de Saktarkha et de vous laisser guider par ma voix.

Shari prit les graines et les plaça sans attendre dans sa bouche, avant de les avaler en déglutissant bruyamment. Elle regarda alors l’homme-saurien sans un mot. Rien ne se passait. Elle attendit pendant un moment quand soudain la tente disparut.

Il ne restait que Daethos et Shari, perdus au milieu de l’immensité glacée que la jeune femme redoutait tant.

– Que voyez-vous ? demanda Daethos d’un ton calme.

– Je… je suis sur la glace, expliqua Shari. Avec vous. Vous ne voyez pas ?

– Non, répondit le Sorcami. Je suis l’ancre de votre rêve, mais je ne peux faire moi-même l’expérience de la vision. Vous devez me décrire ce que vous voyez pour que je vous aide à le comprendre et l’affronter.

– Je vois… une montagne au loin dit alors Shari. Elle est couverte d’une lumière rouge et son sommet émet une fumée noire et épaisse. Tout le ciel est obscurci par cette fumée.

– Y’a-t’il d’autres personnes ? demanda Daethos.

– Non, juste nous deux, seuls au milieu de cette plaine gelée.

– Avancez vers la montagne, ordonna alors Daethos.

Shari fit alors un pas en direction du sommet, et ce fut comme si elle y était instantanément transportée. Elle se retrouva au beau milieu de la fumée, respirant un air étouffant qui sentait l’œuf pourri. Il faisait très chaud, comme si les flammes de l’enfer elles-mêmes étaient venues briser la glace.

Rassemblant tout son courage, Shari, par un effort surhumain, réussit à faire un autre pas. Elle se retrouva soudain dans un ciel bleu azur. Elle volait ! A coté d’elle se trouvait un gigantesque oiseau de métal. Shari reconnut un dragon, les fabuleuses machines volantes des mages, qui leur avait permis de tenir tête à l’Empire de Dûen et aux Sorcami. Elle plana à coté du dragon pendant ce qui sembla être une éternité, jusqu’à ce que celui-ci se mette à plonger au travers des nuages.

Shari le suivit, et vit sa destination. C’était une cité qui se trouvait au fond d’une baie dont elle reconnut le dessin. C’était sans aucun doute Cersamar, l’un des plus important ports de l’empire de Dûen.

Shari plongeait toujours vers le sol, et elle sentit la terreur l’envahir. Allait-elle s’écraser ? Soudain, la vue changea. Elle était de nouveau au milieu du désert, en dehors de leur campement. Des formes menaçantes s’approchaient de leurs tentes. Des Sorcami ! Ils étaient armés de lances et de poignards et se dirigeaient eux aussi vers le camp. Une embuscade ! Shari se mit à courir et voulut crier pour prévenir ses compagnons mais le noir l’envahit…