Sable (3)

Sable (3)

Lorsque les yeux de Lanea se furent enfin adaptés à la clarté ambiante, la jeune femme eut un mouvement de surprise. Domiel, Djashim et elle se trouvaient au beau milieu d’une salle brillamment éclairée et grouillant de monde. Les murs de la salle étaient recouverts d’écrans de toute sorte affichant des schémas, la plupart ressemblant à des vues de coupe de L1.

Un certain nombre d’hommes et de femmes, probablement des techniciens, surveillaient ces écrans avec une attention fébrile. Leurs visages étaient tendus et inquiets, et ils parlaient peu, chacun se concentrant sur sa tâche. Ils semblaient d’ailleurs totalement ignorer la présence des trois voyageurs, comme si ces derniers n’existaient pas vraiment. Lanea réalisa soudain que c’était l’inverse : c’étaient ces techniciens qui n’étaient pas réels. Elle était en train de vivre ce que Domiel avait expérimenté au cercle de pierre : une reconstitution d’une scène de la vie des Anciens, à l’époque où le complexe de L1 était encore habité. C’était proprement fabuleux : elle avait devant ses yeux un passé si lointain que même les premiers mages de Dafashûn n’en auraient pas eu le souvenir.

Lanea se mit à observer plus attentivement ce qui l’entourait. Au centre de la pièce se trouvait une grande table sur laquelle on apercevait une projection holographique tridimensionnelle de la montagne. On en voyait ainsi l’intérieur, un dédale de couloirs et de conduits coupés par des portes ou des vannes. N’étant pas technicienne de formation, Lanea avait du mal à savoir ce qui correspondait à quoi, mais il ne fallait pas être grand devin pour deviner que quelque chose n’allait pas.

Un pictogramme rouge surmonté du mot ‘DANGER’ clignotait en effet avec insistance au dessus de l’hologramme, et l’anxiété des spécialistes qui le surveillaient devenait presque palpable. L’un d’eux finit par se déplacer, se dirigeant vers une femme d’âge mûr à l’aspect autoritaire, probablement la responsable du site. Arrivé à son niveau, l’homme fit un geste de la main, et l’hologramme afficha en gros plan une portion de la montagne.

– La vanne V5 est totalement hors d’usage, dit le technicien. Il parlait en Blûnen archaïque, mais Lanea le comprenait parfaitement. Elle ne répond à aucune de nos commandes. Nous avons tenté d’envoyer des mechs de réparation mais la température est déjà trop élevée, et ils ont été détruits. Il nous faudrait plus de temps et des robots-boucliers pour la remettre en état.

– Quelle est l’état de la chambre secondaire ? demanda la responsable.

– La pression monte dangereusement, intendante. Dans moins de quinze minutes, elle sera suffisante pour faire sauter V2 et V6, et nous aurons une éruption sur les bras.

– Quelles sont vos recommandations ?

– La seule solution que je voie est d’ouvrir V2 avant que la pression ne soit trop élevée, et de transférer l’énergie par la cheminée nord.

La femme regarda son subordonné d’un air incrédule.

– La cheminée nord ? Mais cela veut dire que le complexe nord… elle laissa sa phrase en suspens.

– Hélas oui. Mais de notre point de vue, il n’y a rien d’autre à faire. Nous n’avons pas le choix. Si la montagne entre en éruption, nous aurons à faire face à une des plus grandes catastrophes que ce monde ait connu.

– Mais le complexe nord est rempli de personnel. Si nous libérons la pression, nous aurons des centaines de morts sur les bras.

La responsable semblait horrifiée.

– Cela vaut toujours mieux que des millions, répliqua le technicien. C’est votre décision, intendante, mais je dois vous rappeler que nous n’avons pas beaucoup de temps. Votre responsabilité est envers l’Empire tout entier, et pas seulement le personnel de cette installation.

L’intendante semblait sur le point d’exploser. Une larme perla sur sa joue. Elle prit une grande inspiration avant d’ordonner.

– Très bien. Ouvrez la vanne V2 et transférez la pression vers la cheminée nord.

A ce moment, la vue changea du tout au tout. Lanea, Domiel et Djashim se trouvaient à présent dans une pièce beaucoup plus petite, un salon, probablement celui d’un appartement situé à l’intérieur du complexe. Quelques secondes après leur « arrivée », une lumière rouge se mit à clignoter, accompagnée du son strident d’une sirène d’alarme.

Presque instantanément, une femme et un homme sortirent d’une des chambres attenant au salon. A la surprise de Lanea, elle vit également une petite fille ouvrir la porte de l’autre chambre en criant :

– Maman, Papa, qu’est-ce qui se passe ? J’ai peur !

La femme prit très vite son enfant dans les bras tandis que l’homme les poussait vers la sortie.

– Dépêchez-vous ! hurlait-il pour couvrir le son de la sirène. Il faut parti…

Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Le mur se trouvant en face d’eux venait de céder sous la pression de gaz a très haute température précédant une colonne de roche en fusion. La famille fut instantanément engloutie, et Lanea, les yeux emplis de larmes, détourna le regard.

Lorsqu’elle rouvrit les yeux, la scène avait encore changé. Les trois voyageurs flottaient à présent dans les airs, au dessus de la montagne elle même. La vue était époustouflante, c’était comme se retrouver au sommet du monde, dominant du regard l’ensemble d’Erûsarden. Cette sensation de paix fut cependant de courte durée, car d’un coup, une partie de la montagne se mit à trembler sous Lanea. Bientôt, une fumée noire apparut sur un des flancs du volcan, suivie de près par une gigantesque explosion. Des débris de roche furent projetés jusqu’à l’endroit où se trouvait Lanea, et elle vit de la lave dévaler le flanc de la montagne.

Horrifié, la jeune femme réalisa alors qu’elle venait de voir un affreux triptyque relatant un incident qui s’était déroulé des siècles auparavant, lorsque l’empire de Blûnen existait encore. C’était proprement terrifiant : la puissance que dégageait L1 avait même eu raison du savoir des Anciens. Prise par cette pensée, Lanea réalisa à peine qu’elle était de nouveau plongée dans le noir.