Sable (2)

Sable (2)

Daethos observait le fleuve qui serpentait en contrebas. L’eau avait une teinte brunâtre qui n’inspirait aucune confiance à l’homme-saurien. Dans sa forêt natale, un cours d’eau qui avait cette couleur était considéré comme contaminé, et aucun villageois n’y touchait.

Le Sorcami entendit les sabots d’un cheval se rapprocher. C’était Takhini, qui, assis sur sa monture avait rejoint le promontoire où se tenait le Sorcami.

– Voici l’Ongarin, annonça le général. A son estuaire se trouve la cité d’Erûdeta, que certains nomment la Porte du Désert.

Daethos porta le regard au delà du fleuve vers les terres qui s’étendaient en direction du nord. La végétation semblait en avoir presque disparu, et les rares herbes qui y poussaient étaient jaunies par l’action du soleil. Il se tourna vers Takhini.

– Nous arrivons donc général-Takhini, à ce désert de Sorûen si dangereux à vos yeux.

– Oui, maître Daethos. L’Ongarin est considéré comme la limite sud du désert, et le seul moyen de le traverser sans entrer dans la ville est le bac se trouvant à l’ouest d’Erûdeta.

Shari et Aridel approchèrent à leur tour leurs montures du général et de l’homme-saurien.

– Etes-vous sûr, général, qu’il ne vaudrait mieux pas entrer dans Erûdeta, ne serait-ce que pour prendre un peu de repos ? demanda Aridel.

– Nous en avons déjà discuté, Aridel, c’est trop dangereux. Il est impossible de savoir si cette ville n’a pas déjà offert son allégeance à Oeklos. Et même sans cela, il y a fort à parier que les rues d’Erûdeta regorgent des agents du baron. Nous n’allons pas lui offrir la tête de l’ambassadrice de Sûsenbal et du prince d’Omirelhen sur un plateau. Et comme nous avons réussi à nous réapprovisionner et à trouver des montures et chameaux en route, il n’y a strictement aucune raison pour nous d’entrer dans cette cité.

Aridel jeta un regard à Shari. La jeune femme ne disait pas un mot, mais il était visible qu’elle souffrait de la chaleur qui n’avait cessé de croitre alors qu’ils avançaient vers le nord. Elle supportait malgré cela stoïquement sa douleur, ne se plaignant jamais. Constatant son silence, Aridel répondit :

– Très bien, général, nous nous en tiendrons donc à votre plan. Espérons simplement qu’Oeklos n’aura pas l’idée de nous suivre dans ce désert.

– Ne vous inquiétez pas, aucune armée n’a réussi à franchir victorieuse le désert de Sorûen.

– Pas besoin d’une armée pour éliminer trente hommes, marmonna Aridel en s’éloignant.

Takhini le regarda d’un oeil songeur.

– Allons, dit-il. Assez tergiversé. En avant !

***

Le bac dont avait parlé le vieil homme n’était rien de plus qu’une plateforme de bois qui circulait entre deux cordes, connectant les deux rives de l’Ongarin. Il se trouvait à trois lieues d’Erûdeta proprement dite, à un endroit où le fleuve se rétrécissait légèrement. Le système de cordes était assez ingénieux : il était possible de les tendre où de les relâcher afin qu’elles passent sous le surface de l’eau pour permettre le passage de bateaux circulant le long du fleuve.

Le bac lui-même était opéré par une dizaine de Sorûeni aux regards sombres qui observaient les voyageurs s’approcher avec intérêt. Takhini fit signe à Daethos de cacher son visage et mit pied à terre lorsqu’il fut à proximité de ces travailleurs.

– Bonjour à vous, dit-il. Nous souhaitons rejoindre la rive nord. Nous sommes trente-cinq ainsi que quatre chevaux et cinq chameaux. Quel est votre prix ?

Un Sorûeni s’approcha. Il portait une grande barbe noire très fournie mâtinée de quelques poils gris.

– Bien l’bonjour, monseigneur. J’ai bien peur que nous ne puissions vous faire passer aujourd’hui.

Le regard de Takhini se durcit.

– Et pourquoi, je vous prie ?

– Par ordre du prévôt, toute traversée est interdite. La guerre, vous comprenez… Le désert est rempli de rebelles. Apparemment le nouveau roi Oeklos les aime pas trop, et le prévôt a pas trop envie de le mettre en colère avant que son armée arrive.

L’homme cracha par terre. Puis il fit un clin d’oeil à Takhini.

– Mais bon, on peut toujours s’arranger, moyennant une petite récompense, si vous voyez c’que j’veux dire.

– Je comprends, fit le général d’un ton conciliant. Je ne voudrais pas abuser de la gentillesse d’un homme aussi généreux que vous.

Ce faisant, le général tendit au passeur une bourse remplie de pièces métalliques. L’homme s’en empara et l’ouvrit. Prenant une des pièces, il la porta à sa bouche et la mordit.

– C’est votre générosité qui vous perdra monseigneur. Suivez-moi, nous allons vous faire passer.

Takhini fit signe aux voyageurs de lui emboiter le pas. Les ouvriers avaient déjà commencé à s’affairer autour du bac. En un temps record, tous furent installés sur la plateforme. Le fleuve avait un courant très faible, et le bac était étonnamment stable, bien plus que n’importe quelle embarcation sur laquelle Daethos était monté.

Les ouvriers commencèrent alors à tourner la roue qui, à l’aide d’un système de poulies, permettait au bac d’avancer en suivant la corde qui lui servait de guide. En un rien de temps les voyageurs se retrouvèrent ainsi en plein milieu du fleuve, puis ils finirent par atteindre la rive opposée. Ils débarquèrent aussi rapidement qu’ils avaient embarqué, aidés par les passeurs qui se dépêchèrent de retourner à bord du bac pour rejoindre la rive sud.

Les voyageurs prirent alors un chemin de terre battue qui continuait en direction du Nord. Il sentirent un vent chaud les balayer.

– Et voilà, annonça Takhini. Nous sommes officiellement dans le désert de Sorûen.