Sable (1)

Sable (1)

Domiel avançait en silence dans le long couloir creusé à travers la roche. Le complexe que les Anciens avaient construit à l’intérieur de L1 était bien plus imposant que tout ce qu’il avait pu imaginer. Il en avait même quelque chose d’inquiétant. Était-ce vraiment des hommes qui avaient pu creuser la montagne de cette manière ? On en venait à se poser la question, même pour un mage qui en théorie savait que tout ce qu’il voyait n’était que l’œuvre de la technologie et de l’ingéniosité humaine.

Domiel entendit une voix derrière lui. Il se retourna, mais ne vit que Djashim qui avançait, les yeux écarquillés.

– Tu as dit quelque chose ? demanda-t’il au jeune garçon.

Djashim le regarda avec surprise.

– Non, répondit-il curieux.

– Désolé, j’avais cru entendre…

Domiel ne finit pas sa phrase. Il se passa les doigts sur les yeux. Sûrement la fatigue qui commençait à se faire sentir. Il ressentait le contrecoup de l’excitation fiévreuse qui s’était emparée de lui depuis sa vision. Le mage ignorait toujours par quel moyen les Anciens avaient réussi à lui transmettre cet aperçu de leur époque, et cela commençait à l’inquiéter. Peut-être que son esprit avait été altéré, le transformant petit à petit en quelqu’un d’autre ? Il savait qu’une force s’était emparée de lui, le poussant coûte que coûte à rejoindre le complexe où ils se trouvaient à présent. Mais qui se cachait réellement derrière ces impulsions ? Il ya avait une probabilité qu’il s’agisse d’Oeklos lui-même, cherchant à mener quiconque suivrait ses traces à sa perte… C’était une bien sombre pensée que Domiel tenta vainement de chasser… Piège d’Oeklos ou non, ils n’avaient plus le choix à présent. Il fallait continuer à avancer.

Il marchèrent ainsi pendant de longues minutes, lorsque le couloir s’élargit brusquement. Domiel, surpris, s’arrêta, faisant signe à Lanea et Djashim de faire de même.

Les trois compagnons se trouvaient à l’entrée d’une gigantesque salle sphérique creusée à même la roche. Elle était si vaste qu’on en distinguait à peine le bord opposé qui était à plus d’une demi-lieue de distance. L’endroit était éclairé de la même lumière rouge qui baignait l’ensemble du complexe. Cette lueur uniforme venait du plafond, comme si un dôme rougeoyant les recouvrait. En contemplant ce spectacle, Domiel ne pouvait s’empêcher de penser aux illustrations du Livre d’Erû représentant l’antichambre du néant, le dernier endroit où, d’après les écritures, les âmes jugées mauvaises attendaient avant d’être jetées aux serpents infernaux. Domiel ne croyait pas à ces sottises, bien sûr, mais l’endroit où ils se trouvait semblait digne d’un respect presque religieux.

Aux pieds des voyageurs se trouvait un escalier qui descendait au point le plus bas de la salle avant de remonter vers le bord opposé. Il traversait de nombreuses terrasses disposées les unes sous les autres. Toutes semblaient contenir une terre sèche et dure qui n’avait pas été touchée depuis des siècles.

Lanea s’approcha de Domiel.

– Penses-tu à la même chose que moi ? demanda-t’elle.

Domiel sourit avant de répondre.

– Oui, dit-il. Culture hydroponique.

– Ca ne fait aucun doute… Mais à une telle échelle… C’est proprement hallucinant !

– Ca veut dire quoi, hydro…poney ? demanda Djashim qui semblait lui aussi fasciné par le spectacle.

Lanea rit de bon coeur.

– Hydroponique, Djashim… Et pour faire simple ce sont tout simplement des champs qui, au lieu d’être en plein air se trouvent à l’intérieur posés sur un simple lit d’eau.

– Mais il n’y a pas d’eau ici, répliqua le jeune garçon, affichant une expression qui montrait clairement qu’il avait l’impression qu’on se payait sa tête.

Ce fut Domiel qui répondit.

– Il n’y plus d’eau maintenant, mais à l’époque où les Anciens vivaient ici, ils en apportaient sûrement d’un lac souterrain, et la faisaient circuler sous toutes ces terrasses pour permettre à leurs cultures de prospérer.

– Et la lumière au dessus devait être bien plus blanche et plus intense, ajouta Lanea.

Djashim semblait toujours incrédule.

– Quel intérêt de construire tout ça juste pour cultiver des légumes ou du blé ? Il suffit de descendre de la montagne pour trouver de la bonne terre cultivable.

– Ah ! Tu oublies, Djashim, que lorsque les Anciens sont arrivés dans ce monde, l’air lui-même n’était pas respirable. Il leur a fallu de longues années pour le transformer en ce que tu vois maintenant. Et pendant ce temps, nos ancêtres se sont réfugiés sous terre, dans des endroits comme celui-ci.

Djashim ne répondit pas, muet devant la réalisation de la tâche monumentale qu’avaient accompli les Anciens, une œuvre qui donnait à réfléchir.

– Allons venez, finit par dire le mage. Nous devons continuer et rejoindre l’autre coté de cette salle, pour voir si nous trouvons un indice quelconque qui nous aidera dans notre mission.

Sans ajouter un mot, le mage se mit à descendre l’escalier. Le silence était assourdissant, et chacun des pas des trois compagnons résonnait en écho dans la pièce vide, comme si une armée de fantômes les suivait. L’impression était si saisissante que Domiel crut de nouveau entendre une voix. C’était comme si on lui murmurait « Fuyez… ». Troublé, le mage se retourna, mais derrière lui il n’y avait toujours que Djashim et Lanea qui n’avaient pas ouvert la bouche.

Les trois compagnons avancèrent ainsi pendant près d’un quart d’heure avant d’atteindre le fond de la salle et de commencer à remonter. Il leur fallut un peu plus longtemps pour atteindre ensuite le couloir qui se trouvait en face de leur point d’arrivée. Celui-ci était cependant barré par une épaisse porte en métal. Domiel jura.

– Nous devons trouver un moyen d’entrer dans cette partie du complexe, éructa-t’il, frustré.

Lanea s’approcha de lui et lui prit le bras.

– Ne t’inquiète pas, nous allons trouver. Et…

– Pourquoi on ne prend pas la porte de service ? demanda Djashim.

Les deux mages regardèrent le jeune garçon avec surprise.

– La porte de service ?

– Ben oui, quand on veut rentrer dans un endroit et que la porte principale est fermée, on prend toujours la porte de service.

Domiel se frappa le front devant sa propre stupidité.

– Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Tu as entièrement raison, Djashim. Il ya sûrement une ou plusieurs entrée auxiliaires à cette salle, ne serait-ce que pour l’évacuation en cas d’urgence. Et le niveau de sécurité de ces entrées est probablement plus faible. Cherchez sur le mur si vous ne voyez pas un levier ou une fissure.

Tous trois se mirent alors à palper fébrilement la roche des murs. Au bout de quelques minutes, Lanea émit un cri de victoire.

– Je l’ai !

Bouillant d’impatience, elle appuya sur une portion du mur, et celle-ci s’ouvrit, révélant un nouveau couloir, pénétrant encore plus profondément dans la montagne. Domiel poussa un cri de joie et embrassa Lanea.

– Bravo! dit-il. Bravo à vous deux ! Tout n’est pas perdu ! Suivez-moi !

Ils s’engouffrèrent sans plus attendre dans cette nouvelle partie du complexe, et après cinq minutes se retrouvèrent devant une autre porte qui s’ouvrit d’elle même devant eux.

Au moment où ils la franchirent, une lumière blanche vint les aveugler totalement.