Roche (6)

Roche (6)

La confusion était à son comble. Shari avait rabattu le capuchon de son manteau sur sa tête afin de conserver un semblant d’anonymat. La jeune femme circulait avec ses compagnons à travers la foule d’hommes, de femmes et d’enfants paniqués qui fuyaient l’armée venant détruire leurs foyers. L’ambassadrice avait du mal à affronter ces regards emplis de détresse. Ils rendaient réelles et insupportables les horreurs de la guerre. Le plus dur pour elle était de savoir qu’elle ne pouvait rien faire pour aider ces gens, en tout cas, rien de plus que ce qu’elle avait déjà fait.

Avant de quitter l’Atlêshin, Shari avait en effet réussi à y faire embarquer une cinquantaine de ces réfugiés. Elle se rappelait encore leur gratitude qui lui avait réchauffé le cœur. Une vieille femme, avant de poser le pied sur la passerelle, s’était même rapprochée de Shari et l’vait embrassée, avant de lui désigner le Nord du doigt.

– Erû vous bénisse, madame, avait-elle dit. Votre générosité ne sera pas oubliée. Mais partez, partez, si vous voulez vivre. La porte Nord n’est pas encore aux mains de l’ennemi, vous devriez pouvoir l’atteindre si vous vous en allez maintenant.

La vieille femme était alors montée sur l’Atlêshin sans ajouter un mot. Takhini et Aridel, qui se trouvaient à coté de Shari avaient cependant eux aussi entendu les paroles de la réfugiée, et sans plus attendre, le général avait fait signe aux soldats Sûsenbi qui étaient descendus du navire de se mettre en route. Aridel avait alors saisi le bras de Shari et l’avait entrainée à leur suite, talonné par Takhini lui même, et Daethos, soigneusement encapuchonné afin de cacher sa nature.

Ils étaient donc une trentaine, tout ce qu’il restait de la force expéditionnaire de Sûsenbal, à se frayer un chemin jusqu’à la porte Nord d’Orbûmar. Seuls les regards déterminés d’Aridel et de Takhini les différenciaient de la masse de réfugiés les entourant. Ils pouvaient presque sentir la présence de l’armée d’Oeklos sur leurs talons, même si celle-ci était très probablement encore relativement loin. L’atmosphère était oppressante. Chacun savait que sa vie ne tenait qu’à un fil : si la porte Nord était bloquée, aucune issue n’était possible. Shari se demandait si la garnison royale avait tenté de résister afin de faire gagner du temps au réfugiés, où si elle s’était rendue. Le plus probable était que la forteresse avait été détruite par l’arme d’Oeklos, laissant le champ libre aux hommes-sauriens. Les yeux de Shari s’emplirent de larmes à l’idée de tous ces morts.

La jeune femme se reprit. Tout ce qu’elle pouvait faire à présent, c’était survivre pour s’assurer qu’un jour Oeklos reçoive ce qu’il méritait ! Elle continua donc à avancer, se détachant mentalement du désespoir qui l’entourait.

Le petit groupe finit par arriver devant un tas de décombres fumantes. Shari mit un moment à réaliser que ce qu’elle avait devant les yeux était en fait ce qui restait du mur de la ville. Elle voyait pour la première fois l’étendue de la destruction dont était capable le rayon d’Oeklos. La jeune femme sentit une nouvelle vague de désespoir l’envahir. Que faire contre une telle puissance ? Elle se ressaisit à nouveau et avança, sous l’impulsion d’Aridel qui lui tenait toujours le bras.

– Courage, Shari, souffla le prince d’Omirelhen. Nous sommes à la porte Nord. Nous serons bientôt hors de la ville.

La jeune femme ne put qu’acquiescer sombrement. Elle suivit le groupe alors qu’ils franchissaient les décombres et s’engageaient sur une plaine couverte de champs, continuant vers le nord. Il marchèrent ainsi pendant plusieurs heures, entourés de groupes de réfugiés de plus en plus clairsemés au fur et à mesure que ces derniers bifurquaient en direction de villages ou de hameaux entourant Orbûmar. Espéraient-ils se cacher de l’armée d’Oeklos ?

Lorsqu’enfin Takhini fit signe à ses hommes de s’arrêter, le soleil était déjà presque couché, et ses derniers rayons rouges faisaient place au crépuscule. Ils installèrent leur campement au beau milieu d’un bosquet d’arbustes rabougris, mais assez nombreux pour cacher le groupe aux regards indiscrets. Shari conservait cependant une certaine inquiétude. Elle s’approcha de Takhini.

– Où sommes-nous, général ? demanda-t’elle

– Nous nous trouvons à trois ou quatre lieues au Nord d’Orbûmar, altesse. Nous suivons un chemin qui circule parallèlement à la route d’Erûdeta. J’ai préféré éviter cette dernière, car il y a fort à parier que l’armée d’Oeklos suivra cette voie une fois Orbûmar soumise.

Takhini marqua une pause, puis reprit.

Altesse, nous avons à parler. Je ne vous cacherai pas que nous sommes à présent dans une situation périlleuse. Nous devons nous considérer comme en territoire ennemi, et nous sommes talonnés par une armée de Sorcami. Nous devons décider maintenant de notre destination pour pouvoir repartir au plus tôt. Si notre état le permet, il vaudrait même mieux que nous repartions dans la nuit…

Aridel, qui s’était approché, approuva d’un signe de tête.

– Oui, expliqua-t’il. Si Oeklos suit ici le même schéma que ce qu’il a fait en Sorcasard, ses troupes vont avancer le plus rapidement possible afin de couvrir le maximum de territoire. Il ya fort a parier qu’ils forcent les autochtones à s’engager dans leur armée afin de servir de chair à canon.

Shari se remémora alors ce que lui avait raconté Aridel lorsqu’il avait du traverser Fisimhen. Elle sentit une sorte de lassitude résignée l’envahir.

— C’est horrible, dit-elle. Mais je suppose qu’il n’y a rien que nous puissions faire. Que nous proposez-vous, général ?

Shari savait que Takhini et Aridel avaient raison. Elle avait pris la décision de les mener dans ce guêpier, et à présent elle se devait de suivre leurs conseils s’ils voulaient en sortir vivants. Elle regarda Takhini, qui semblait pensif. Le général Sûsenbi, après avoir réfléchi un moment, se mit à tracer un plan dans la terre sèche à ses pieds.

– Nous sommes ici, près d’Orbûmar, sur la côte est de Sorûen. Les troupes d’Oeklos viennent du sud-ouest, d’Erûsdel et du domaine de Sanif. Au nord se trouvent les territoires qu’il n’a probablement pas encore occupé directement. La cité la plus proche de nous est Erûdeta, à l’embouchure du fleuve Ongarin, qui marque la frontière entre les fertiles territoires du Sud de Sorûen, et le désert au Nord. Au delà du désert se trouve l’empire de Dûen, dont le rôle dans cette guerre nous est inconnu, mais qui est le seul endroit où nous pouvons éventuellement nous réfugier si nous voulons éviter Oeklos. Pour moi, altesse, notre seul choix est de continuer vers le Nord, et de traverser ce désert pour rejoindre Dûen.

– Traverser le désert ! s’exclama Aridel. Vous n’y pensez pas. Nous ne sommes clairement pas équipés pour…

– Nous avons de l’argent. Si les troupes d’Oeklos sont toujours derrière nous, nous pouvons acheter les vivres et le matériel qui nous manquent. Mais nous ne devons pas perdre de temps. Le fleuve Ongarin nous coupe la route, et le seul moyen de le traverser se trouve dans ou autour de la ville d’Erûdeta. Il est donc impératif que nous la rejoignions avant Oeklos.

Shari regarda Takhini.

– Vous pensez vraiment que nous pouvons réussir à traverser le désert de Sorûen ?

– Oui altesse, nous avons de bonnes chances si nous nous y prenons bien. Mais je ne vous cacherai pas que le voyage risque d’être difficile.

– Je vous fais confiance, général. Venir ici était ma décision, je ferai donc de mon mieux pour vous suivre. Si nous arrivons jusque dans l’empire de Dûen, nous avons peut-être une chance de venir en aide à ces pauvres gens.

– Merci altesse, dit Takhini en s’inclinant. Mais ne soyez pas trop optimiste quant à l’aide que pourra nous apporter l’empire de Dûen. Même si les ducs décident de se battre contre Oeklos, ils seront tout aussi impuissants face à son pouvoir que Sorûen.

– Nous verrons bien, général.

Shari pensait toujours aux boucliers qui avaient permis de protéger Niûsanif et Omirelhen de cette arme. Peut-être y’en avait il aussi en Erûsard. La jeune femme se tourna vers Aridel qui lui sourit tristement. Il avait compris ses pensées, mais semblait ne pas vouloir y croire. Il toucha légèrement la main de la jeune femme avant de suivre Takhini qui se dirigeait vers ses hommes. Shari resta seule, non loin de Daethos qui s’était déja endormi. S’allongeant sur la couche improvisée que lui avaient installé les soldats, elle finit par s’endormir elle aussi, épuisée.